Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Maroc (suite)

Le sultan exploite cette situation pour sauvegarder l’indépendance du pays. Pour se dégager de l’emprise de la France, il s’appuie sur l’Allemagne. C’est d’ailleurs sous l’instigation de cette puissance qu’il propose de soumettre le plan français de réformes à une conférence internationale. Celle-ci a lieu à Algésiras au sud de l’Espagne du 16 janvier au 7 avril 1906. Réunissant les puissances qui ont participé à la conférence de Madrid, elle examine les réformes que la France veut imposer au sultan. La création de la banque d’État et l’exécution des travaux publics donnent lieu à un compromis arrangeant toutes les puissances. Mais la question de l’organisation des forces de police est résolue selon le désir de la France, qui obtient avec l’Espagne un mandat de l’Europe pour assurer l’ordre dans les ports marocains. La conférence d’Algésiras confirme ainsi la prépondérance française au Maroc, mais la limite par un acte international. Dans ces conditions, toute violation de cet accord permet à l’Allemagne d’intervenir dans les affaires marocaines.

L’acte d’Algésiras, qui réduit considérablement l’indépendance du Maroc, provoque le mécontentement de la population et son hostilité à l’égard des Européens et plus particulièrement à l’égard des Français. Le sultan ‘Abd al-‘Azīz, accusé d’avoir livré le pays à l’étranger, est renversé en 1908 au profit de son frère Mūlāy Ḥafīẓ (1875-1937), considéré d’abord comme le champion de l’indépendance. Mais, durant son règne (de 1908 à 1913), Mūlāy Ḥafīẓ devient impopulaire en souscrivant, au début de 1909, à tous les engagements de son frère pour obtenir la reconnaissance des grandes puissances. En 1911, le nouveau sultan se heurte à l’hostilité des tribus du Nord, qui se soulèvent à Meknès et assiègent par la suite la ville de Fès, alors capitale de l’Empire chérifien. La France intervient pour dégager Mūlāy Ḥafīẓ et occuper par la même occasion les villes de Fès, de Meknès et de Rabat.

En contradiction avec l’acte d’Algésiras, cette intervention laisse les mains libres à l’Allemagne, qui envoie un navire de guerre à Agadir, le seul port marocain échappant encore au contrôle franco-espagnol. Après des négociations laborieuses, on aboutit à l’accord du 4 novembre 1911, en vertu duquel l’Allemagne s’engage à ne pas entraver l’action de la France au Maroc. En contrepartie, la France abandonne à l’Allemagne une grande partie de sa colonie du Congo.

Libre de toute entrave, la France impose le 30 mars 1912 à Mūlāy Ḥafīẓ la convention de Fès qui établit un régime de protectorat sur l’Empire chérifien.


L’établissement du protectorat français au Maroc

Le traité de Fès garantit l’intégrité du Maroc et la souveraineté du sultan. Il s’agit d’une garantie toute théorique puisque dans la pratique le pays doit comporter trois zones : la zone française, la zone du Rif, territoire de 28 000 km2 réservé à l’Espagne, selon la convention du 27 novembre 1912, et la zone internationale de Tanger, dont le statut sera réglé en 1923. De la même façon, la souveraineté du sultan, amputée de ses attributions essentielles (politique étrangère, ordre, défense du territoire, libre disposition des ressources économiques et financières), est purement nominale. Avec la convention de Fès, le sultan n’est plus qu’un personnage honorifique condamné à se soumettre à la volonté des autorités françaises. La réalité du pouvoir appartient désormais au représentant de la France : le résident général.

Celui-ci n’hésite pas, dès 1912, à remplacer Mūlāy Ḥafīẓ, considéré comme intraitable, par son frère Mūlāy Yūsuf (de 1912 à 1927). Le gouvernement français maintient néanmoins le régime du protectorat contre les partisans de l’annexion qui veulent faire du Maroc une nouvelle Algérie. Ce régime offre, selon Lyautey*, premier résident général dans l’Empire chérifien, la possibilité de s’attacher le peuple marocain en lui laissant l’« illusion de l’indépendance », et d’utiliser l’influence des dirigeants en les attachant au gouvernement. Il a au surplus « toute la souplesse nécessaire pour nous permettre de donner au pays le maximum de développement économique pour en faire la bonne affaire commerciale et industrielle qui doit être l’objet primordial de tout établissement colonial ».

Le Maroc conserve donc son gouvernement et certaines de ses institutions. Mais des services français sont venus se superposer à l’administration chérifienne pour la dépouiller de tout pouvoir et la soumettre à tous les niveaux à leur contrôle. Le sultan, en principe source de toute autorité, perd ses pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire au profit du résident général. Ses ministres, réduits à trois, le grand vizir, le vizir de la justice et celui des habous, ne font qu’entériner les décisions des autorités coloniales. L’essentiel de leurs prérogatives passe à des services français, telles les directions de l’Intérieur, de la Sûreté publique, des Finances, de l’Agriculture et des Travaux publics. La direction des Affaires chérifiennes est spécialement chargée de les contrôler.

Au niveau de l’administration locale, ce contrôle — qui a d’ailleurs des aspects bénéfiques — est exercé par les contrôleurs civils dans les territoires civils et par les officiers des Affaires indigènes dans les territoires militaires. Les pachas et les caïds qui administrent respectivement les villes et les tribus, choisis parmi les grandes familles connues pour leur dévouement au protectorat, sont soumis à l’autorité de ces fonctionnaires français.

Cette domination politique favorise l’accroissement des intérêts français dans l’Empire chérifien. Après 1912, la part de la France dans les investissements, les échanges et l’acquisition des terres au Maroc ne cesse d’augmenter. D’importants capitaux, pour la plupart d’origine française, sont drainés dans le pays par un nombre restreint de banques et plus particulièrement par la Banque de Paris et des Pays-Bas. Ils participent à la colonisation des terres, à l’exécution de grands travaux publics et à l’exploitation de concessions minières, assurant ainsi le contrôle de nombreux secteurs de l’économie marocaine. En outre, la Compagnie marocaine, fondée en 1902 et étroitement liée à la Banque de l’Union parisienne, domine de plus en plus le commerce marocain. Elle exerce un véritable monopole sur l’exportation des produits du Maroc et importe dans ce pays des matériaux de construction, des machines agricoles, des produits manufacturés et des produits de consommation courante, notamment le sucre et le thé.