Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

marionnettes (suite)

Les marionnettistes, en s’adaptant aux nécessités nouvelles de la représentation, ont peu à peu simplifié les castelets (marionnettes à gaine) ou les ponts (marionnettes à fils), derrière ou au-dessus desquels ils manipulent leurs poupées. Mais ils continuent à respecter les lois du genre, qui veulent que le montreur se dissimule afin d’accroître l’illusion du montré. Le Bread and Puppet a rompu avec cette coutume ; en cela il est accordé avec les courants les plus radicaux du théâtre, pour lesquels la rupture avec la forme ancienne peut renforcer la quête d’un langage contemporain.

Historiquement, les marionnettes restent chargées d’un arrière plan mystico-magique, survivance de leurs origines. Les premières apparurent, semble-t-il, en Égypte ; Hérodote* cite les détails des fêtes d’Osiris, au cours desquelles des femmes promenaient des mécaniques phalliques. En Inde, dès le xie s. av. J.-C., Vidouchaka connaît un large succès. De l’Inde, de Chine, les marionnettes circuleront dans l’Asie entière. Les « ombres chinoises » fleurissent d’abord dans les îles de la Sonde : dans les pays où la religion interdit toute représentation humaine en trois dimensions, elles remplacent les marionnettes avec un égal succès. Karagöz, né en Turquie, devient au xixe s. le héros du bassin méditerranéen dans les pays arabes : on le retrouve au Caire, en Syrie, en Tunisie (où il s’appelle Karagouz), et en Algérie (Karakouche). L’esprit libertaire de Guignol l’habite et le fera interdire par les autorités militaires installées par Louis-Philippe. À Lyon, Guignol connaîtra des tribulations semblables : on imposera à ses montreurs de déposer leur canevas d’improvisation à la préfecture, ce qui ne laisse pas de surprendre si l’on a en mémoire que les guignolistes sont pour la plupart analphabètes. Deux courants ne se rejoignant que fort tard caractérisent en effet les marionnettes : un courant populaire, profane ; un courant aristocratique, parfois à caractère religieux.

C’est entre le ve et le vie s. av. J.-C. qu’on situe approximativement l’apparition des marionnettes en Europe. Le Banquet de Xénophon* les cite. Pourtant, dans les pays chrétiens, les marionnettes seront interdites pendant plusieurs siècles, par opposition à l’anthropomorphisme romain. Ce n’est qu’à la fin du viie s. que le concile Quinisexte (692), soucieux de populariser les représentations chrétiennes, abandonne signes et symboles pour leur opposer des représentations humaines. Les spectacles inspirés par la liturgie, par les Écritures saintes envahissent les églises, puis gagnent les places publiques, les foires, lorsque le concile de Trente (1545-1563) interdit les représentations dans les églises. À l’idole mue par magie succède ainsi la figurine édifiante, dénoncée bientôt pour sorcellerie, lorsque la religion l’accuse de détourner l’adoration à son profit. Sur le foirail, elle se mêle aux luttes politiques. Un texte de 1649 montre que Polichinelle, au moment de la Fronde, se range parmi les adversaires de Mazarin.

Les théâtres, ambulants pour la plupart, ne commenceront à s’organiser que vers la fin du xviiie s. Les héros en sont des personnages inspirés du théâtre, de la vie réelle, voire de la tradition populaire. Pulcinella, emprunté à la commedia dell’arte italienne au début du xviie s., circulera dans toute l’Europe.

Les répertoires circulent également ; Puppenspiel vom Dr. Faust inspirera même au dramaturge Christopher Marlowe (1564-1593) son Faust. Les fredaines de M. Punch, en Angleterre, sont d’esprit analogues à celles de Kasperle ou de Karagöz : lutte contre la mort, le diable, les représentants de l’autorité.

Dans un cercle plus restreint, à la fin du xixe s., on note diverses adaptations de pièces de théâtre, notamment du mélodrame, « moralité de la révolution », comme l’écrira Gaston Baty : la Tour de Nesles, Victor, l’enfant prodigue, Jeanne de Flandre, Latude ou 35 Ans de captivité figurent dans presque tous les répertoires des principaux théâtres ambulants (théâtre Pitou, théâtre Pajot de marionnettes à fils).

Survivent aujourd’hui les guignols de square, dont le répertoire ne s’inspire plus que de manière très lointaine de l’ancêtre lyonnais. Le public adulte a abandonné les marionnettes, désormais largement consacrées aux enfants. Le développement du théâtre pour enfants a d’abord suscité la recrudescence de troupes empruntant les techniques traditionnelles. Peu à peu, certaines troupes ont modifié ces techniques, cherchant le plus souvent à concilier théâtre, animation de formes, représentation par marionnettes (troupes de Jean et Colette Roche, du Manifole, des frères Bazilier, etc.). C’est par ce développement, enrichi des traditions nationales, que des pays de l’Europe de l’Est, telles la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Roumanie, ont, d’une part, installé des réseaux de théâtres fixes de marionnettes pour enfants et, d’autre part, ouvert la voie du cinéma avec marionnettes, dont Trnka a rendu célèbres quelques productions (le Songe d’une nuit d’été). Appelées aussi au music-hall au début du xxe s., les marionnettes à fils ont été tentées de parfaire leurs techniques. Des saynètes, tels « la cantatrice » et « le pianiste », sont devenues de véritables classiques. Le théâtre soviétique dirigé à Moscou par Sergueï Vladimirovitch Obraztsov (né en 1901) a introduit dans ce style la tradition parodique, illustrée également par le Guignol à gaine de la fin du xixe s.

C’est par l’extrême variété des techniques qu’elles permettent, par la modestie des moyens matériels qu’elles requièrent, en même temps que par l’intense poésie qu’elles sont susceptibles de dégager que les marionnettes retrouvent actuellement une importance que l’on croyait disparue.

E. C.

 Guignol, pièces du répertoire lyonnais, présentées par G. Baty (Coutan-Lambert, 1934). / M. H. Batchelder, The Puppet Theatre Handbook (New York, 1947). / A. Fedotov, la Technique du théâtre de poupée (en russe, Moscou, 1953). / D. Bordat et F. Boucrot, les Théâtres d’ombres ; histoire et techniques (Éd. de l’Arche, 1956). / G. Baty et R. Chavance, Histoire des marionnettes (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1959 ; 2e éd., 1972). / E. Copfermann, Marionnettes, jeux et constructions (Éd. du Scarabée, 1960). / D. Bablet, le Décor de théâtre, de 1870 à 1914 (C. N. R. S., 1965). / A. Recoing, « les Marionnettes », dans Histoire des spectacles sous la dir. de G. Dumur (Gallimard, « Encycl. de la Pléiade », 1965). / F. Kourilsky, le « Bread and Puppet Theatre » (Rencontre, Lausanne, 1971). / R. Simmen, le Monde des marionnettes (Silva, Zurich, 1972).