Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Antilles (suite)

La population est très jeune et comprend partout environ 50 p. 100 de moins de vingt ans. Cette structure démographique pose de redoutables problèmes économiques et sociaux, les classes d’âge adulte ayant une masse considérable de personnes à leur charge. Les Antilles ne sont pas toutes densément peuplées, mais, dans certaines îles, la pression démographique a rendu nécessaire l’émigration ; aussi, après avoir été des pays d’immigration, ces îles sont-elles devenues des foyers d’émigration. Il existe des courants migratoires anciens internes à la Caraïbe : des Petites Antilles vers la Trinité, Curaçao, le Venezuela, Panamá, la Guyane ; d’Haïti vers la république Dominicaine et Cuba. Mais les courants externes vers les États-Unis (Portoricains, Cubains et Haïtiens, ces derniers pour des raisons politiques), vers la Grande-Bretagne (Jamaïquains, Barbadiens, etc.), vers la France (Guadeloupéens et Martiniquais) sont beaucoup plus importants. Depuis quelques années, les mouvements internes à la Caraïbe ont été rendus plus difficiles, car toutes les îles d’accueil connaissent des difficultés économiques et ont fermé leurs portes. Depuis 1965, la Grande-Bretagne a, elle aussi, restreint considérablement l’immigration des Antillais, si bien que la plupart des îles surpeuplées ne disposent plus de cette indispensable soupape de sûreté. Le Canada, toutefois, reçoit de plus en plus d’Antillais anglophones.

L’urbanisation est très inégale d’une île à l’autre. Certaines îles restent profondément rurales, et la population paysanne est très nombreuse (Haïti, les petites îles anglophones, sauf la Trinité et la Barbade) ; dans d’autres, l’essor urbain a été considérable depuis la Seconde Guerre mondiale, de grandes villes se sont développées et près de la moitié de la population est urbanisée (Cuba avec La Havane, qui dépasse 1 500 000 hab. ; Porto Rico avec San Juan, qui a 700 000 hab. ; la Trinité avec Port of Spain, qui dépasse 250 000 hab.). Enfin, pour une troisième catégorie d’îles, l’urbanisation, qui a commencé plus tard, a pris un rythme très rapide (la Jamaïque, où Kingston dépasse 500 000 hab., ainsi que la république Dominicaine, où la capitale dépasse aussi 500 000 hab., et les îles françaises).


L’économie

Dans leur ensemble, les Antilles appartiennent au groupe des pays insuffisamment développés ; les revenus des populations sont en général bas, et les industries sont peu nombreuses et peu puissantes ; le travail de la terre et un secteur tertiaire hypertrophié fournissent l’essentiel des emplois. Cependant, dès les origines de leur mise en valeur, les Antilles avaient tiré beaucoup de profits de la vente des produits agricoles des plantations aux pays de l’Europe occidentale, lesquels, en contrepartie, leur procuraient ce dont elles avaient besoin (alimentation, produits fabriqués). Depuis la crise de 1930 surtout, ce système économique s’est montré inapte à faire vivre convenablement les populations antillaises. La baisse des cours et l’arrivée sur le marché de concurrents africains et sud-américains (pour le café et le cacao par exemple) ont été durement ressenties par les plantations antillaises. Le poids de l’histoire qui s’illustre dans les rapports de sujétion économique et politique à l’égard des vieilles métropoles coloniales ou des États-Unis et l’inertie opposée par les structures agraires n’ont pas permis la rénovation de l’agriculture. Le développement industriel, difficile, ne peut compenser le manque à gagner du secteur agricole.

Il s’en faut de beaucoup, cependant, que les Antilles soient toutes dans la même situation ; elles présentent en fait une très grande variété dans le développement économique et dans le niveau de vie des populations. La variété physique en est certes en partie responsable. Les îles les plus grandes ont plus de possibilités que les plus petites. La Trinité, par exemple, a la chance de posséder des gisements d’hydrocarbures non négligeables, et la Jamaïque, Cuba, Haïti et la république Dominicaine des gisements de métaux non ferreux très importants. Mais, bien plus que les faits physiques, l’évolution historique propre à chaque île est responsable des très grandes inégalités de développement. Haïti, dont les ressources ne sont pourtant pas négligeables (sols fertiles, bauxite, fer, pétrole), s’offre le rare privilège de ne pas avoir augmenté sa production depuis plus de dix ans. La population est dans un état de pauvreté et de misère indescriptibles. Indépendante dès 1804, grâce à la révolte des esclaves, la république noire d’Amérique, dévastée par la guerre, pillée, fut mise à l’index. Livrée à elle-même, elle a connu une invraisemblable instabilité politique, qui a découragé toute entreprise économique. Mise sous tutelle américaine, elle n’en a tiré que de maigres avantages, vite perdus ou qui ont soulevé de nouvelles difficultés (la croissance trop rapide de la population avec le progrès des conditions sanitaires par exemple).

Par contre, Porto Rico, par la structure de sa production intérieure, dans laquelle les industries l’emportent, par les revenus et les équipements dont bénéficient ses habitants, n’appartient plus vraiment à l’ensemble des pays sous-développés, mais se trouve dans une situation intermédiaire. Colonie des États-Unis, puis autonome en 1952, l’île a très largement bénéficié des capitaux américains, du déplacement des personnes dans les deux sens (émigrants portoricains ; touristes américains), d’une gestion politique saine et, plus récemment, d’une grande liberté dans toutes ses affaires intérieures. En fait, peu d’îles, même celles qui sont placées sous la même tutelle, ont connu une évolution semblable et se trouvent actuellement dans une situation économique et sociale identique.


L’agriculture

Elle constitue donc encore dans de très nombreux cas l’essentiel de l’activité et des revenus des îles (sauf à Porto Rico, à la Trinité, à Curaçao et à Aruba). Très souvent, plus de 40 p. 100 de la population active travaillent la terre, et il y en a probablement près de 75 p. 100 à Haïti, qui est restée profondément paysanne. L’agriculture se partage en deux secteurs économiques bien distincts, dont la structure foncière et les techniques d’exploitation diffèrent. Schématiquement, il y a d’une part la grande plantation, vouée aux monocultures commerciales, et d’autre part la petite exploitation vivrière, qui ravitaille la famille et le marché local en tubercules, en légumes et en fruits, et qui associe parfois une culture commerciale. La plantation revêt divers aspects. Il faut, d’abord individualiser la grande exploitation de canne à sucre de plusieurs milliers d’hectares (voire plusieurs dizaines de milliers d’hectares), propriété d’une société anonyme (souvent étrangère à l’île, plus rarement locale), où sont associés la production de canne, son transport par des moyens mécaniques (voies ferrées, camions), la fabrication du sucre dans une ou plusieurs usines et même l’évacuation de la production par un établissement portuaire. C’est une entreprise agro-industrielle puissante, où les travaux sont effectués par une main-d’œuvre salariée à l’aide d’engins mécaniques (tracteurs, épandeurs d’engrais, coupeuses mécaniques de canne). Il y a de nombreuses variantes à ce schéma. Parfois, une partie de la terre de l’exploitation est confiée à des colons contractuels, qui s’engagent à faire broyer leur récolte à l’usine (colonat partiaire de la Guadeloupe). Les lopins distribués n’ont que quelques hectares, et le colon doit travailler sur les terres exploitées directement par la société au moment de la récolte de la canne, qui exige pendant six mois une main-d’œuvre très nombreuse. L’intégration entre la terre et l’usine n’est pas toujours réalisée, et elle a même parfois été interdite par une réforme agraire (Porto Rico) ; alors, la propriété de la terre et de l’usine sont dissociées. Les exploitations ne sont pas toujours de grande dimension et peuvent être la propriété de vieilles familles de planteurs créoles, qui livrent leur canne à la même usine (la Barbade). Quelles que soient les variantes, à cause des nécessités techniques et économiques, l’usine à sucre atteint toujours une grande capacité (plusieurs dizaines de milliers de tonnes de sucre), et il n’est rien de plus caractéristique des paysages antillais que les vastes bâtiments des usines à sucre, isolés au milieu des grandes étendues de canne partagées en parcelles géométriques, sillonnées par les petites voies ferrées des decauvilles.