Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Antilles (suite)

La mise en valeur et le peuplement

Les Antilles précolombiennes ont été peu peuplées, et leur mise en valeur n’était que très fragmentaire. Néanmoins, les peuples amérindiens venus d’Amérique du Sud par la Trinité y avaient développé une civilisation originale, fondée sur la cueillette dans la forêt, la culture des racines (manioc) et la pêche. Ils ont laissé de nombreux vestiges archéologiques ou toponymiques, mais ils ont pratiquement disparu.

Jusque vers 1640, l’archipel connaît une première colonisation espagnole. Celle-ci n’est que très partielle, car l’Espagne se tourne surtout vers le continent. Les Petites Antilles sont laissées à l’abandon, et, dans les Grandes Antilles, la présence espagnole ne se manifeste guère que par la fondation de villes-ports, forteresses sur la route maritime des Indes occidentales (Santo Domingo dès 1496, La Havane en 1519, San Juan Bautista de Porto Rico en 1521), et par l’implantation de quelques foyers de colons paysans (indigo, élevage des bovins). Cette première phase de l’intervention européenne est surtout importante du point de vue humain. Réduits au servage, les Indiens sont vite décimés en masse, et, dès le début du xvie s., on fait venir des esclaves noirs de la côte occidentale d’Afrique. Ainsi, le problème de la main-d’œuvre nécessaire à l’exploitation des îles conduit-il à la mise en place de la société esclavagiste et à cette humanité bigarrée issue des métissages entre les différents groupes ethniques qui s’y implantent.

Ce n’est qu’au milieu du xviie s. que la mise en valeur des Antilles commence réellement. Les Anglais, les Français, les Hollandais s’emparent des Petites Antilles et se les disputent ; ils chassent même les Espagnols de la Jamaïque (prise par les Anglais en 1655) et de la partie occidentale de Saint-Domingue (en 1697, le traité de Ryswick en reconnaît la possession à la France). Après l’échec du colonat européen, les esclaves noirs affluent dans le cadre du commerce triangulaire (Europe occidentale, Afrique de l’Ouest, Antilles-Brésil-Louisiane), et les souverains partagent les terres entre les nobles immigrés. L’économie et la société de plantation, qui s’épanouiront au xviiie s., se mettent alors en place. Le domaine de 50 à 150 ha en est le fondement. Son propriétaire, un noble blanc, le fait travailler par une main-d’œuvre noire servile nombreuse, et on y produit des cultures commerciales destinées au marché européen. On change les productions en fonction des besoins de ce marché.

Les îles exportent des produits agricoles de haute valeur (indigo, coton ; puis sucre, cacao, café, épices et aromates, cuirs) et importent tous les produits fabriqués dont elles ont besoin ainsi qu’une partie de leur alimentation. À la fin du xviiie s., les îles françaises, anglaises et hollandaises connaissent une très grande prospérité, et leurs fortes densités contrastent avec le vide des îles espagnoles (la partie française de Saint-Domingue a 520 000 habitants contre 100 000 à la partie espagnole, deux fois plus étendue). Ces faits d’histoire s’inscrivent encore dans les paysages d’aujourd’hui.

Dès le début du xixe s., les Antilles entrent dans une période de crises de tous ordres, qu’elles n’ont pu résoudre jusqu’à maintenant. Haïti, révoltée, devient indépendante en 1804 et, peu à peu, sous la pression démographique en particulier, se tourne vers des cultures vivrières dans le cadre d’un petit paysanat propriétaire de sa terre. Vers le milieu du siècle, la libération générale des esclaves, qui contribue à accroître le métissage, pose aussi avec acuité le problème de la main-d’œuvre et ruine bien des plantations. La betterave à sucre devient un concurrent sérieux de la canne, et le sucre n’est plus une denrée rare et chère en Europe. Pour résister, les plantations familiales s’industrialisent à partir de 1860, ce qui, souvent, précipite leur ruine. La vieille société des « maîtres et esclaves » est ébranlée.

On essaie de résoudre le problème de la main-d’œuvre en faisant venir des contractuels des Indes orientales. Ceux-ci s’implantent nombreux à la Trinité et à la Guadeloupe, où ils font souche. La fin du siècle connaît un afflux de Méditerranéens (Espagnols et Italiens) vers Cuba, Saint-Domingue et Porto Rico. Après avoir longtemps échoué, la colonisation européenne de peuplement peut réussir grâce aux progrès sanitaires. De vastes domaines sucriers se constituent sur des terres vierges avec des moyens modernes (centrales à vapeur, voies ferrées) et une main-d’œuvre nombreuse et peu payée ; les vieilles plantations se regroupent et se modernisent. En ruinant la présence espagnole (1898), les États-Unis interviennent dans la Caraïbe. Ils introduisent des capitaux et des moyens techniques, offrent un immense marché pour le sucre, le tabac, le cacao et le café, et, avant la crise de 1930, le sucre antillais connaît alors un second âge d’or (5 Mt à Cuba).

Vigoureusement redressée au début du siècle par l’arrivée de nouveaux immigrants et par l’action des États-Unis, l’économie de plantation ne s’est pas remise de la dépression des années 1930. Les vieilles colonies ont dû faire appel à la protection des métropoles ; mais les îles sous l’influence américaine ont subi les lois du marché et des crises sociales permanentes, qui expliquent leurs convulsions politiques. Après 1930, l’immigration s’est arrêtée, l’économie en crise n’étant plus capable de donner du travail à la main-d’œuvre locale.

Ces faits d’histoire marquent la vie du monde antillais d’une manière indélébile ; la structure sociale, les mœurs, la vie économique, l’organisation politique en sont imprégnées.

La population antillaise présente donc un bariolage ethnique et culturel tout à fait remarquable. Dans le « melting-pot » caraïbe s’entremêlent toutes les religions, toutes les races, avec, toutefois, une prédominance des éléments catholiques et protestants, blancs, noirs et mulâtres. L’intégration entre ces composantes se poursuit par un métissage, plus intense d’ailleurs dans les populations catholiques que chez les protestants.

La croissance démographique est très rapide. La mortalité, qui n’a pas cessé de diminuer depuis le début du xxe s., se situe partout à un niveau très bas (moins de 10 p. 1 000, sauf à Haïti), alors que la natalité est restée très élevée, quand elle n’a pas crû (plus de 30 p. 1 000 en général).

Croissance naturelle annuelle de la population antillaise :