Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Marat (Jean-Paul) (suite)

En 1778, un concours est ouvert par les bourgeois de Berne pour le « meilleur plan de législation criminelle » soumis à leur appréciation. Marat envoie un essai où il expose ses thèses : plutôt que la punition des coupables, il réclame la réforme d’une société injuste, la répartition des richesses, le droit pour les opprimés de châtier les oppresseurs. Le jury bernois n’appréciera évidemment pas ce texte subversif... En 1783, Marat est prié d’abandonner ses fonctions auprès du comte d’Artois. Il mène alors une vie difficile, et tombe malade. Continuant pourtant ses travaux, il étudie le rôle de l’électricité comme traitement thérapeutique.


À l’avant-garde de la Révolution

Mais la Révolution gronde. Le polémiste rédige plusieurs brochures : une Offrande à la patrie ou Discours au tiers état de France, et surtout un Projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen où il encourage de nouveau les miséreux à la révolte. Pendant l’été 1789, il fonde un journal : le Publiciste parisien, qui prend bientôt le titre significatif d’Ami du peuple (16 sept.) ; grâce à cette feuille, il va enfin pouvoir démasquer « les fripons, les prévaricateurs, les traîtres ». Il attaque certains membres de la Commune de Paris et de l’Assemblée constituante. Ses diatribes les plus acerbes visent Necker, qu’il accuse de vouloir volontairement affamer le peuple. Assigné devant un tribunal, le pamphlétaire doit fuir pour échapper aux poursuites.

Il mène alors une vie de proscrit, se cache dans des caves, puis passe encore en Grande-Bretagne (janv.-mai 1790). Rentré à Paris, il prend à partie Mirabeau, Bailly, La Fayette. Un de ses libelles les plus virulents date de juillet 1790. Il réclame l’arrestation de la famille royale et des ministres, et manifeste son regret de ce qu’on ait supprimé si peu de mauvais citoyens : « Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur. Une fausse humanité a retenu vos bras, elle va coûter la vie à des millions de vos frères. » Quelques mois plus tard, il engage ses amis à se promener la torche à la main, à couper les pouces des « jadis nobles », à « fendre la langue des calotins ». Ces exagérations sont voulues : ce défenseur des droits du peuple considère qu’il faut à tout prix éveiller les passions populaires, mais il s’indignera toujours quand on l’accusera de férocité, lui qui ne peut pas « faire souffrir un insecte ».

Lors de la fuite de Varennes, Marat se déchaîne : il traite le roi d’imbécile, de parjure. Après la fusillade du Champ-de-Mars (17 juill. 1791), il prend le parti des républicains et voit sa feuille suspendue : de nouveau, il se réfugie à Londres. Il promet le mariage à l’humble Simone Evrard (1764-1824), qui le soigne avec ferveur. Malgré son teint bistre, ses yeux obliques, son nez écrasé et sa bouche grimaçante, l’« ami du peuple » sait provoquer le dévouement (il n’épousera pas Mlle Evrard, mais elle sera pour tous, après l’assassinat du pamphlétaire, la « veuve Marat »).

Revenu à Paris, ce démocrate passionné pousse de toutes ses forces à la chute de la monarchie. Son influence ne cesse de grandir dans les sections et aux Cordeliers. Après la prise des Tuileries, il est nommé membre du Comité de surveillance de la Commune (2 sept. 1792) : il invite alors les patriotes à poursuivre leur action salvatrice et à venger les victimes du 10-Août. « Debout, debout ! Et que le sang des traîtres commence à couler ! » S’il n’a pas de responsabilité directe dans les massacres de Septembre (P. Caron, dans ses travaux, l’innocente même), ses furieuses diatribes semblent bien avoir contribué à créer le climat de haine dans lequel baigne la capitale.


À la Convention

Élu député de Paris à la Convention, Marat siège à la Montagne. Mais il se voit violemment pris à partie par la Gironde, qui lui reproche d’avoir fait couler le sang et de vouloir instaurer une dictature tripartite. Ses amis montagnards, qui craignent ses exagérations, le soutiennent avec mollesse. Il a fondé (25 sept.) une nouvelle feuille, le Journal de la République française (qui deviendra le Publiciste de la République française) et réclame avec force la tête du roi ; il obtient le vote par appel nominal qui décide de la condamnation à mort de Louis XVI. Au début de 1793, voyant s’aggraver les difficultés économiques, il engage les ménagères à piller les boutiques. Sa popularité est immense dans les milieux sans-culottes. Mais il est de nouveau attaqué par les Girondins, qui font voter contre lui un décret d’accusation (13 avr.). Maladroite manœuvre : acquitté par le Tribunal révolutionnaire, le tribun est ramené triomphalement à la Convention (24 avr.). Il s’acharne dès lors contre ses adversaires. Le coup de force du 2 juin chasse ceux-ci de l’Assemblée.

À cette époque, Marat, depuis longtemps malade (il souffre d’une sorte d’eczéma généralisé), voit son état s’aggraver. Il doit garder la chambre. Son influence politique diminue. C’est alors qu’une jeune Normande exaltée, qui a rencontré à Caen les Girondins proscrits, arrive dans la capitale en vue de débarrasser le pays du « monstre sanguinaire ». Le 13 juillet 1793, Marat est assassiné par Charlotte Corday (1768-1793) d’un coup de couteau au cœur. Objet d’un véritable culte populaire, les restes de celui que Chateaubriand appellera le « Caligula des carrefours » seront transférés au Panthéon, d’où on les retirera en février 1795, lors de la réaction thermidorienne.

A. M.-B.

➙ Convention nationale / Jacobins.

 A. Cabanès, Marat inconnu (A. Michel, 1891 ; nouv. éd., 1928). / G. Walter, Marat (A. Michel, 1933 ; nouv. éd., 1960). / P. Caron, les Massacres de Septembre (Maison du livre, fr., 1935). / G. Martin, Marat, l’œil et l’ami du peuple (Rieder, 1937). / F. Funck-Brentano, Marat ou le Mensonge des mots (Grasset, 1941). / C. Reber, Un homme cherche la liberté : Jean-Paul Marat (la Baconnière, Neuchâtel, 1950). / D. Quercy, Marat, le médecin, le savant (Impr. Delmas, Bordeaux, 1952). / A. Soboul, les Sans-Culottes parisiens de l’an II (Clavreuil, 1958). / J. Massin, Marat (Club fr. du livre, 1960 ; nouv. éd., 1969). / S. Cordier, Jean-Paul Marat (A. de Rache, Bruxelles, 1967).