Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Mapou (Abraham)

Écrivain judéo-russe de langue hébraïque (Viliampol, faubourg de Kovno, 1808 - Königsberg 1867).


Il naquit chez un professeur de Talmud. L’enfant aimait la nature et la musique ; il aimait aussi l’étude et très vite il surpassa ses camarades. Envoyé chez un rabbin de Kovno pour y approfondir le Talmud, il en revient à quinze ans, et son père l’initie alors à la Cabale, qui l’impressionne au point qu’il croit voir des miracles et espère en accomplir lui-même. Enfant de Lituanie, centre des vrais orthodoxes, les mitnagdim, il est attiré par le hassidisme*, ce mouvement de piété populaire qui délivre les forces spirituelles et donne foi, espoir et joie de vivre.

À dix-huit ans, il se marie. Un texte des psaumes avec leur traduction latine lui tombe par hasard entre les mains et il commence ainsi à apprendre le latin. Il apprend aussi d’autres langues : français, russe, allemand. Ce seront ses premiers pas vers la Haskalah. La littérature française de son époque et sa propre inclination pour la poésie l’amenèrent vers 1830 à penser à un grand roman biblique. Vingt-trois ans s’écouleront avant que le roman, enfin mûr, soit édité.

En attendant, il enseigne dans des maisons privées et, en 1848, s’établit à Kovno comme instituteur. Mais il est déjà connu comme maskil, c’est-à-dire adepte des « lumières » pour qui la science est le seul moyen d’atteindre au bonheur. Cependant, à la différence d’autres maskilim, il ne collabore à aucun périodique. Toute son ardeur, toute son imagination sont vouées à son œuvre romanesque.

Dans sa vie privée, il connaît peu de bonheur. Sa première femme est morte en 1844, lui laissant deux enfants. Sa seconde femme disparaîtra aussi prématurément après lui avoir donné une fille. Son frère Mattathias l’aide matériellement. Il l’invite à Saint-Pétersbourg, où il s’enthousiasme pour l’opéra de Meyerbeer le Prophète, dont il chante tous les airs. Son frère l’invite ensuite à Paris. Mais il s’arrête malade à Königsberg et y meurt après une opération, le jour du Grand Pardon en 1867.

Mapou a été très influencé par la Haskalah et ses idéaux. Mais, tandis que les premiers maskilim étaient des intellectuels employant la satire et l’allégorie, Mapou se sert du conte populaire comme moyen de gagner le cœur du peuple. Il y a dans Mapou du rêveur, du romantique. La jeune génération russe aspirait vers la Haggadah et ne se contentait plus de littérature polémique.

Son instinct lui fait choisir non pas les héros de la Bible très connus, mais des événements qu’il sort de leur fixité pseudo-classique. À part des livres historiques tels que le Josippon, d’esprit épique, Yeven Metsoula (Marée profonde), etc., on n’avait guère écrit en prose ; les seules œuvres littéraires étaient des poèmes, des drames, des ballades. Et les contes populaires se transmettaient oralement d’une génération à une autre.

C’est pour ces raisons que la parution à Vilna en 1853 de son roman Ahavat Sion (l’Amour de Sion) fut retentissante. L’action se passait au temps florissant du royaume de Juda sous le roi Ézéchias, et la patrie d’autrefois y renaissait dans toute sa splendeur.

Le modeste enseignant devient d’emblée le créateur d’un grand mouvement parmi la jeunesse. Frappés par l’amour de Thamar et d’Amnon, des élèves du yeshivot désertent leurs études... Peretz Smolenskin (1840-1885) le compare aux anciens prophètes et Yehudah Leib Gordon* l’admire sans réserve. Ahavat Sion est traduit en de nombreuses langues. On en dénombre plus de vingt éditions en hébreu.

Il est impossible d’imaginer le mouvement « Hibbat Sion » sans l’influence de Ahavat Sion, qui est d’ailleurs encore de nos jours un livre de classe des écoles juives.

Mapou comprit que, après avoir puisé ainsi à pleines mains aux sources bibliques, un second récit de la même veine risquait de paraître fade. Il donna donc à son second roman un cadre contemporain. Dans Aït tsavoua (Tartuffe), paru à Vilna (auj. Vilnious) [1857-1864], il brosse une large fresque de son époque, où s’affrontent les différents courants de la Haskalah. Les événements sont imaginaires, mais les personnages, leurs coutumes et leur monde intérieur sont authentiques. Certes, il glorifie la Haskalah, mais son héros, quelque peu aveuglé par ses idées, n’est pas un type parfaitement réussi, tandis que les gens du peuple sont campés avec beaucoup de réalisme et d’humour. Malgré tout, l’expérience n’est pas tout à fait concluante, et Mapou, qui en a conscience, dès avant de finir cette œuvre, bâtit un second roman biblique, qui devait paraître à Vilna en 1865 : Ashmat Shomron (le Péché de Samarie). L’action se passe au temps des rois Achaz de Juda, Pékah et Osée d’Israël. Mapou transpose à cette époque les luttes de la Haskalah, décrivant, sur le mode épique, les luttes fratricides entre Juda et Éphraïm. La vie privée des héros se confond avec la tragédie nationale, étoffe éternelle de l’épopée.

De son quatrième roman, Hozeh hezionot (le Rêveur), retraçant l’histoire de Sabbatai Zevi (1626-1676), il ne reste que des fragments. Mais Mapou ne fut pas qu’un romancier. Pédagogue, il fut amené à écrire des manuels de grammaire hébraïque, originaux et intéressants. Il écrivit aussi en yiddish un manuel pour apprendre le français : Der Havsfranzose (1859).

Son influence fut immense dans la littérature de la Haskalah. Issu lui-même de ce mouvement, il amorce déjà le tournant vers la littérature nationale, qui se développe parallèlement au mouvement sioniste. Il est le premier à avoir soulevé chez ses lecteurs l’amour pour la terre ancestrale.

N. G.

➙ Hébraïque (littérature).

 R. Brainine, Abraham Mapou, sa vie et ses livres (en hébreu, Varsovie, 1900). / A. Ben-Or, Histoire de la littérature hébraïque moderne (en hébreu, Tel-Aviv, 1951). / J. Lichtenbaum, Notre littérature moderne (en hébreu, Tel-Aviv, 1963).