Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Mandchourie (suite)

Le premier grand empereur de la dynastie, Kangxi (K’ang-hi) [1661-1722], en interdit l’entrée aux Han en 1668. Or, malgré la venue d’environ un million d’entre eux, capturés par les Mandchous à la fin de l’époque Ming, le Nord-Est est, à cette époque, sous-peuplé. On creuse un fossé bordé de saules pour marquer la frontière entre la Chine et ce domaine réservé. Cela n’empêche pas l’infiltration constante des Chinois chassés de leurs terres par la famine ou employés par les soldats mandchous, peu enclins à cultiver leurs propriétés. En 1779, on estime que plus de 6 millions de Chinois travaillent dans la province du Jilin (Ki-lin) et dans celle du Liaoning (Leao-ning). Une migration saisonnière s’établit. Une bonne partie des paysans quittent leur terre ancestrale, vont vendre leur force de travail aux propriétaires fonciers mandchous, puis retournent chez eux après avoir effectué les gros travaux. Cette pratique s’est maintenue jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Au xixe s., l’immigration s’accélère non seulement du fait de la pression démographique trop forte qui règne dans les plaines du fleuve Jaune, mais parce que la pénétration russe en Sibérie orientale inquiète le gouvernement Qing.

Dès le xviie s., à la suite de divers conflits entre Russes et Mandchous, on avait fixé comme frontière le fleuve Amour (traité de Nertchinsk, 1689). À la suite de la guerre menée par l’Angleterre et la France contre la Chine, la Russie négocie un nouveau traité à Aihun (Aigun) en 1858 et obtient la rive gauche du fleuve Amour, le territoire situé entre l’Ossouri et la mer devenant terre commune. Dès 1860, la Russie s’arroge ce terrain au traité de Pékin. Cette frontière est celle que les deux États connaissent encore aujourd’hui.

C’est la raison pour laquelle les Qing (Ts’ing) modifient leur politique à propos de l’immigration des Chinois vers le nord-est. Dans la seconde partie du xixe s., les grands espaces qui bordent le fleuve Amour sont ouverts aux Chinois. Dès 1870, plus de 100 000 foyers s’installent sur ces terres. En 1878, puis en 1907, les ultimes restrictions sont levées. Désormais, beaucoup de ceux qui allaient en Mandchourie comme saisonniers finissent par y rester. À partir de 1900, les voies ferrées ouvertes par les Russes et les Japonais facilitent cet afflux. C’est d’ailleurs grâce aux chemins de fer que la Mandchourie est mise en valeur, et c’est à leur propos que se manifeste le plus la rivalité russo-japonaise.

Le développement économique de la Mandchourie est en effet issu des ambitions politiques et économiques ainsi que des antagonismes entre les grandes puissances, principalement la Russie et le Japon.

À partir de cette époque et jusqu’en 1949, l’histoire de la Mandchourie appartient à l’histoire mondiale.

Deux faits dominent la dernière décennie du xixe s. : la concession accordée aux Russes en 1896 pour faire passer le Transsibérien en territoire chinois vers Vladivostok ; la prévision que les Russes pourront exploiter les terres qui jouxtent la ligne et qu’ils bénéficieront de l’extra-territorialité. La Russie obtient ensuite la permission de construire la ligne Harbin-Port-Arthur, cette ville devenant un « territoire à bail ».

Mais la position russe est de plus en plus contestée par le Japon. L’écrasement de la Chine lors de la guerre sino-japonaise de 1894-95 permet aux Nippons d’imposer certaines de leurs prétentions, particulièrement en Mandchourie. Cette date marque d’ailleurs une nouvelle étape dans la désagrégation du vieil Empire du Milieu. Les grandes puissances commencent à partager le territoire en « sphères d’influence ».

En 1904-05, la rivalité entre le Japon et la Russie est telle qu’une guerre éclate entre les deux pays. Après l’éclatante victoire des Nippons, l’influence russe va singulièrement décroître en Mandchourie. Le vaincu cède au vainqueur la partie méridionale de son réseau de chemins de fer ainsi que la concession qui l’entoure. Dès lors, la Mandchourie se trouve partagée en deux zones d’influence bien distinctes. Chacun s’applique à développer l’industrie et l’agriculture dans la partie qu’il a soustraite aux Chinois, tout en luttant contre son rival pour l’affaiblir. Les conditions naturelles favorisent les Japonais. Et, comme leurs besoins en produits alimentaires et industriels sont plus grands, ils prennent une avance constante sur l’exploitation russe.

Les Russes développent le soja, le kaoliang et exploitent les forêts. Au sud, dans la zone japonaise, se trouve l’essentiel de la puissance économique d’une région qui devient bientôt la plus prospère de Chine, même si les Chinois n’ont point de part à cette prospérité.

La chute des Qing (Ts’ing) en 1911, trois années après la disparition de Zixi (Tseu-hi), la vieille impératrice douairière et l’apparition de la république ne changent pas le rapport des forces.

En 1915, le Japon impose à Yuan Shikai (Yuan Che-k’ai), ex-général de l’ancien régime et président d’une république affaiblie par les dissensions internes, ses « vingt et une demandes ». Il s’agit, en fait, de faire de la Chine un véritable protectorat japonais. Ces « demandes » visent principalement la Mandchourie ainsi que la Mongolie et le Shandong (Chan-tong). Malgré l’opposition de l’opinion publique, Yuan Shikai accepte les conditions des Japonais. L’économie du Nord-Est passe presque entièrement entre les mains de ceux-ci. Les Russes ont, en effet, abandonné leurs prétentions. La guerre, la révolution ont désorganisé leurs installations. Le gouvernement soviétique adopte une politique qui tranche avec l’impérialisme tsariste. Il accepte de partager avec la Chine l’exploitation de son réseau de chemins de fer. Les Japonais, au contraire, se maintiennent dans leur zone en dépit des réclamations chinoises et réussissent à capter une part accrue du trafic septentrional.

À l’implantation nipponne correspond un développement accru de l’immigration des populations les plus déshéritées du nord de la Chine. À partir de 1920, le phénomène est encore accentué par la guerre civile ; 400 000 à 500 000 paysans chinois viennent chaque année s’installer en Mandchourie. Après 1930, ce seront surtout des ouvriers et des mineurs qui partiront pour le Nord-Est.

Après la Première Guerre mondiale, les grandes puissances mettent un frein aux appétits impérialistes du Japon en signant le traité de Washington le 6 février 1922. Les envoyés de Pékin obtiennent l’année suivante le retrait des Japonais du Shandong (Chan-tong), occupé depuis 1917, mais les forces nipponnes installées en Mandchourie le long des voies ferrées sont maintenues.

En 1924, le traité entre Pékin et Moscou met fin à la plupart des privilèges russes dans le Nord-Est. Le Japon reste seul en lice. Or, la crainte de voir la Chine enfin réunifiée par le gouvernement de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek*) le rend de plus en plus agressif à partir de 1928.