Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Malinowski (Bronisław)

Ethnologue d’origine polonaise (Cracovie 1884 - New Haven, Connecticut, 1942).



Un ethnographe, maître à penser

Professeur tour à tour envoûtant et ennuyeux, mais écrivain et conférencier toujours brillant, Malinowski excelle à traduire l’originalité d’une culture et à la rendre intelligible au travers de récits concrets et imagés. D’un caractère dogmatique, mais à l’esprit facétieux, on le voit successivement, remarquent ses élèves, enfoncer des portes ouvertes, accabler de mépris l’ethnologie d’antiquaire, sourire aux reconstructions du passé, faire un pied de nez à la technologie. Sa sensibilité généreuse, mais agressive dans ses susceptibilités, son expérience de Polonais sous domination hongroise, puis d’apatride formé à des disciplines diverses et sous l’influence de maîtres variés, ses pérégrinations dans la plupart des continents rendent partiellement compte de sa réaction contre l’ethnocentrisme de l’époque, autant que du regard neuf qu’il porte aux sociétés dites traditionnelles.

Plus que son doctorat de mathématiques et de physique obtenu à Cracovie importent sa lecture de J. G. Frazer en 1908, les leçons d’économie de K. Bücher et celles de psychologie des peuples de W. Wundt, suivies à Leipzig avant qu’il émigre en Grande-Bretagne en 1910 et se distingue à la London School of Economics, où sont couronnées par le titre de docteur ès sciences ses recherches entreprises sous la direction du professeur C. G. Seligman, sur les aborigènes australiens (1913) et sur les Papous Mailus de l’île Toulon (1915).

Si sa célébrité éclate surtout lors de la publication des Argonautes du Pacifique occidental en 1922, le moment décisif de sa carrière se situe lors de la Première Guerre mondiale, quand il effectue en Océanie des recherches de cinq mois à l’île Toulon, d’un an en Australie, puis, entre 1915 et 1918, deux séjours d’une année chaque fois dans l’archipel des Trobriand, où il enquête en langue pidgin et en mélanésien. D’autres expéditions plus brèves chez les Indiens Pueblos en 1926, en Afrique du Sud et de l’Est en 1934, chez les Zapotèques du Mexique en 1940-41 ne constituent que des intermèdes dans la carrière universitaire du premier titulaire de la chaire d’anthropologie créée à l’université de Londres, en 1927. Ses dernières années, de 1938 à 1942, Malinowski les passe à l’université Yale aux États-Unis.

Quelques œuvres de Malinowski

• Argonauts of the Western Pacific (Londres, 1922 ; trad. fr., les Argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, 1963).

• Crime and Custom in Savage Society (Londres, 1926 ; trad. fr., avec deux autres essais : Mœurs et coutumes des Mélanésiens. Trois essais sur la vie sociale des indigènes trobriandais, Payot, 1934).

• Sex and Repression in Savage Society (Londres, 1927 ; trad. fr., la Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Payot, 1933).

• The Sexual Life of Savages in North-Western Melanesia (Londres, 1929 ; trad. fr., la Vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie, Payot, 1931).

• Coral Gardens and their Magic (2 vol., Londres, 1935 ; trad. fr., les Jardins de corail, Maspero, 1974).

• A Scientific Theory of Culture (Chapel Hill, 1944 ; trad. fr., Une théorie scientifique de la culture, Maspero, 1968).

• The Dynamics of Culture Change (Londres, 1945 ; trad. fr., les Dynamiques de l’évolution culturelle, Payot, 1970).


Quelques implications de la matrilinéarité

S’opposant aux préjugés de son époque sur la promiscuité dans la horde, Malinowski établit dès ses premières œuvres l’existence chez les aborigènes australiens de ce qu’il appelle la « famille individuelle ». Son observation de sociétés matrilinéaires lui permet aussi de clarifier, par la distinction d’aspects biologiques et sociologiques, les notions de parenté et de consanguinité utilisées par L. H. Morgan. L’idée même de filiation peut comporter des modes de relation différents selon qu’on l’analyse au niveau de l’unité résidentielle ou qu’on la réfère au clan et à la phratrie. Et, dans les rapports intrafamiliaux, les relations psychologiques d’affectivité peuvent avoir une fonction plus importante que celle qu’on leur attribue en portant surtout attention aux nomenclatures formelles de parenté et aux règles successorales.

Quelle que soit l’ignorance du rôle biologique du père dans la procréation, puisque la conception est attribuée à l’intervention de l’esprit d’un ancêtre de la mère, le coït est cependant tenu par les Trobriandais pour la condition sine qua non de la grossesse. Les croyances relatives à la procréation, la fréquence des évocations de la sexualité, autant que la liberté sexuelle des adolescents trobriandais, ne vont pas sans soulever le problème de l’expression et de la répression de cette sexualité.

À l’incitation de son maître Seligman et par intérêt pour les problèmes psychologiques, Malinowski a tenté de vérifier la validité universelle des hypothèses freudiennes sur l’Œdipe et l’inceste qu’il soupçonnait teintées d’ethnocentrisme bourgeois. Dans une structure familiale matrilinéaire, observe-t-il, la crainte, le respect, la jalousie de l’enfant se cristallisent contre l’oncle utérin, indispensable à la subsistance de la famille et détenteur de l’autorité, tandis que le père est considéré comme un ami qui soigne, console et instruit. L’ambivalence des sentiments de l’enfant, signalée dans les interprétations freudiennes de l’Œdipe, n’a donc là qu’une importance négligeable en raison du dédoublement des rôles d’affection et d’autorité paternelles. Par voie de conséquence, la crise œdipienne née du dénouement de cette ambivalence chez l’Européen n’apparaît guère chez le Trobriandais, où la morale sexuelle est d’ailleurs plus libérale que la nôtre. Néanmoins, le fait que la haine de l’enfant s’oriente vers son oncle maternel, et ses désirs sexuels vers sa sœur, contribue à donner aux intuitions freudiennes la forme généralisée d’une structure à trois termes : l’ego, l’incarnation de la loi (père ou oncle), l’objet tabou de la demande d’amour (mère ou sœur). Aussi variables que soient les éléments de cette structure selon le type de famille, selon les règles de filiation et les systèmes d’héritage, la personnalité n’atteint son équilibre qu’après assomption des contraintes et refoulement des attirances sexuelles incestueuses.

Est-ce à dire que celui qui fait la leçon à Freud l’ait bien compris ? On peut en douter lorsqu’il réduit la libido à son expression biologique et la sexualité à son expression génitale. Mais le principal titre de gloire de Malinowski est ailleurs, notamment dans sa méthode d’enquête et dans les analyses in vivo qu’il a menées.