Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

anthropologie politique (suite)

Vers 1920, la vieille problématique de l’État et de son origine est renouvelée par l’apport de matériaux neufs résultant de la recherche ethnographique. W. C. Macleod et surtout Robert Harry Lowie, dans The Origin of the State (1927), posent le problème du rôle respectif des facteurs internes (différenciation) et externes (le rôle des conquêtes dans la formation de l’État). Le même problème est reposé par sir James G. Frazer. Franz Boas et R. H. Lowie (Primitive Society, 1920) tentent une systématisation. À partir des années trente, on peut parler d’une véritable révolution en anthropologie politique. On s’aperçoit que les résultats des recherches sur les sociétés segmentaires, sur les liens de parenté, sur la magie ou la religion ont un rapport étroit avec le politique : ce que montrent notamment deux ouvrages fondamentaux, The Nuer (1940), d’E. E. Evans-Pritchard, qui contient une étude d’une société apparemment sans gouvernement et une démonstration de l’existence du politique, exprimée par l’« anarchie ordonnée », et l’ouvrage collectif de M. Fortes et E. E. Evans-Pritchard, African Political Systems (1940). Depuis, les travaux se sont considérablement multipliés (Fortes, J. Middleton et D. Tait, G. Balandier, S. F. Nadel, etc.).


La problématique

Grâce aux théories actuelles, qui conçoivent les sociétés dans une perspective historique, la problématique de l’anthropologie politique s’inscrit dans une entreprise critique, que représentent notamment E. R. Leach (v. anthropologie) et Georges Balandier (Anthropologie politique, 1967). Après avoir critiqué l’héritage de l’anthropologie classique, la vieille définition de son objet se trouvait remise en question. Pour G. Balandier, le problème se réduisait, au départ, à la question suivante : comment identifier et qualifier le politique ? Toutes les typologies que veulent donner les plus ambitieux des anthropologues exigent avant tout « le repérage et la délimitation du champ politique ». Dans l’histoire de l’anthropologie politique domine un affrontement constant entre les positions maximalistes et minimalistes. La première tendance procède par l’assimilation de l’unité politique à la société globale. La deuxième tendance n’a pas de point de vue définitivement tranché : « Elle ne constate le plus souvent que le manque d’institutions politiques comparables à celles qui régissent l’État moderne. » À cette querelle fondée sur un critère ethnocentrique proposant des typologies dualistes très simplifiées (sociétés tribales / sociétés à gouvernement stable et explicite) se substituent des tentatives de redéfinition du domaine politique au moyen de nouveaux critères. Par exemple, on recherche le fait politique là où l’on semble situer la limite entre l’implicite et l’explicite : les sociétés segmentaires (M. G. Smith, « On Segmentary Lineage Systems », dans Journal of the Royal Anthropology Institute, 1956). Pour dissiper l’ambiguïté du mot « politique », G. Balandier propose de se tenir à la distinction suivante : a) les modes d’organisation du gouvernement des sociétés humaines ; b) les types d’action qui concourent à la direction des affaires publiques ; c) les stratégies résultant de la compétition des individus ; d) la connaissance politique : les moyens d’interprétation et de justification dans la vie politique. Quels sont les critères le plus souvent employés dans le repérage du politique ? Le critère territorial permet de saisir le domaine politique en tant que système d’organisation inscrit dans une unité politique spatiale (L. Morgan, M. Weber, etc.). Les critères fonctionnels permettent de définir le politique par les fonctions qu’il accomplit (la coopération interne, la défense de la société contre les attaques de l’extérieur). Enfin, la démarche structuraliste nous a appris que, par exemple dans une société unifiée, on rencontre le plus souvent une subordination des structures, et la prépondérance de l’une sur les autres. La conséquence de ce raisonnement est, dans la pensée anthropologique, la projection d’un ordre formel sur une réalité qui est sa matière d’opération. G. Balandier en donne la formulation suivante : « Quels sont les « circuits » qui expliquent que certains hommes puissent en commander d’autres ? Comment s’établit la relation de commandement et d’obéissance ? Les sociétés non étatiques sont celles où le pouvoir est canalisé dans les circuits prépolitiques — ceux que créent la parenté, la religion et l’économie. Les sociétés à État sont celles qui disposent des circuits spécialisés. »

Et le fait que l’apparition de ces derniers ne provoque pas automatiquement la disparition des circuits préexistants permet de supposer que la structure de parenté, les circuits préexistants de l’échange, la religion, la sorcellerie peuvent servir de base de construction à de nouveaux rapports sociaux dans une société en transition, et qu’en particulier la structure de parenté peut modeler l’État traditionnel. L’anthropologie politique étudie ce processus d’apparition de nouveaux circuits.

Elle a permis un décentrement, car elle a étendu sa réflexion « jusqu’aux bandes pygmées et amérindiennes à pouvoir minimal » (G. Balandier). Ainsi elle a brisé « la fascination que l’État a longtemps exercée sur les théoriciens politistes » (id.). Son rapport avec l’anthropologie générale contient également un autre élément positif : sa capacité critique permet de vérifier constamment les généralisations théoriques concernant les sociétés primitives. Ainsi elle est parvenue déjà à remettre en cause l’image mécanique des systèmes équilibrés, parce qu’une étude des aspects politiques l’a amenée à voir les sociétés dans leurs actes, au-delà des apparences et des théories qu’elle induit. L’étude du cas des Kachins de Birmanie, faite par E. Leach, a démontré l’efficacité d’une méthode anthropologique capable d’opérer sur une réalité essentiellement dynamique. L’anthropologie politique contribue au renouvellement du débat concernant le rapport des sociétés traditionnelles à l’histoire. Elle renouvelle aussi la manière de considérer les systèmes d’idéologies par lesquels les sociétés traditionnelles s’expliquent et se justifient. Ainsi le mythe doit être analysé sous l’angle de son rapport au pouvoir : il est de plus en plus évident qu’il contribue à ressouder la société autour d’un pouvoir existant. E. Leach souligne une signification générale politique du mythe : sa fonction d’intégrer les contradictions que l’homme doit affronter. G. Balandier voit dans la sorcellerie la matière stratégique de l’établissement d’une échelle hiérarchique. Pour lui, les progrès ultérieurs de l’anthropologie politique sont fondés sur une certitude : « Les sociétés humaines produisent toutes une politique et sont toutes perméables au fluide historique. »

G. M.

➙ Anthropologie.