Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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magie (suite)

Fonctions et structures du langage de la magie

Depuis Bronisław Malinowski*, la nouvelle anthropologie s’est attachée à l’étude des fonctions latentes de la magie, de son rôle dans les principaux domaines de la vie culturelle et sociale ainsi que de la façon dont elle semble capable de résoudre des conflits et des tensions dans les groupes en dépassant leurs contradictions internes. Si l’on considère cependant la magie selon une définition générale, mais assez précise pour ne pas la confondre avec d’autres notions voisines, comme celle d’un système d’opérations et de croyances interdépendantes qui tendent à substituer la causalité humaine à la causalité naturelle sur le plan de la production des phénomènes observables, toute société, qu’elle soit primitive ou civilisée, présente, à des degrés divers et sous des aspects différents, des tendances magiques apparentes ou cachées.

Il y a dans la conception moderne de l’histoire, par exemple, une croyance magique latente dans l’homme en tant que cause d’une transformation radicale et toujours possible de ses conditions d’existence, dans la perspective d’un progrès illimité. C’est pourquoi la science s’est substituée à la magie dans la mesure où l’on attend abusivement d’elle la résolution des conflits présents et futurs, grâce à des découvertes continues et qui doivent avoir toutes pour conséquence le bonheur de l’homme et la satisfaction de ses désirs. La confusion de la langue scientifique avec la langue magico-religieuse, voire prophétique, est un fait aisément observable dans les mythes des temps modernes et dans les croyances collectives contemporaines. Il importe donc de distinguer ces langues, car les sociétés primitives, à la différence des nôtres, ignorent ces malentendus. En face d’actions dont le succès reste aléatoire, le problème du hasard n’étant pas encore scientifiquement posé, le primitif résout ses difficultés magiquement par des rites qui lui permettent de se délivrer de l’angoisse et facilitent son action.

Afin de mieux comprendre le langage de la magie, on doit admettre l’existence d’une fonction primordiale de l’esprit humain liée à la logique de l’analogie, la fonction poétique, selon laquelle l’objet ne cesse d’être re-créé à l’image du sujet, qu’il s’agisse d’un groupe ou d’un individu, afin d’être approprié aux besoins et aux désirs fondamentaux de celui-ci dans ses rapports avec le milieu naturel et la collectivité sociale. Ce processus repose sur une introversion permanente des données grâce aux puissances de qualification du langage magique, essentiellement différentes de la capacité d’extraversion, et de quantification des données qui caractérisent le langage scientifique selon lequel l’objet ne cesse, au contraire, d’être conçu comme seulement identique à lui-même et idéalement étranger au sujet qui l’observe.

C’est pourquoi la « puissance numineuse », qui est réellement commune à la magie et à la religion, et que l’on retrouve dans l’inextricable confusion du magique et du religieux au sein des sociétés traditionnelles, reflète peut-être les mystérieux pouvoirs de la dénomination des êtres et des choses par le langage le plus intime de l’intériorité humaine, dans leur particularité essentielle à toute fonction poétique véritable. Aucune forme historique de la magie n’a jamais été capable de généraliser ses conceptions ni ses opérations au point de les présenter sous une forme systématique et doctrinale entièrement communicable à la réflexion intellectuelle. En revanche, toute tradition magique implique une transmission de type initiatique et symbolique en même temps qu’un cadre rituélique rigoureusement fixé.

Ces conditions s’expliquent aisément en raison de la position centrale du sujet, dont le dynamisme interne, éprouvé par les résultats de ses opérations, est, en dernière analyse, le seul critère du pouvoir magique transmis. Ainsi, l’aspect expérimental de la magie n’est-il pas moins important que celui de la science si l’on consent à admettre que l’expérience intérieure de l’être humain n’a pas moins de sens ni de portée que son expérience du monde extérieur, en sorte qu’il conviendrait tout autant de l’initier à l’une que de l’instruire de l’autre, en réconciliant ainsi des fonctions et des pédagogies complémentaires.

Dans l’état des connaissances actuelles, les traditions magiques dont l’origine est immémoriale, ne subsistent plus que sous une forme de vestiges et de débris, plus ou moins recouverts par maintes stratifications ultérieures, religieuses et philosophiques. Cependant, les progrès considérables de la psychologie, de l’anthropologie, de la linguistique et de la biologie, au cours des cinquante dernières années, tendent à placer au premier plan des connaissances futures l’exploration du monde intérieur et la découverte de ses lois, presque totalement ignorées. L’avenir n’est pas définitivement fermé à la véritable magie ni à ses transformations sous d’autres noms plus aisément acceptables par nos conventions historiques et par nos préjugés intellectuels. À notre époque, la propagande politique tout autant que la publicité commerciale ont fait l’usage le plus évident de techniques magiques de suggestion collective sans oser les présenter comme telles et tout en se réclamant parfois d’un rationalisme agressif. Il serait à souhaiter que l’enseignement de l’histoire de la magie et de ses pratiques, actuellement exclu de nos universités, puisse au moins servir à mettre en garde le public contre des abus et des exploitations de ce genre, dont rien ne l’avertit ni ne le protège dans les domaines les plus divers et qui vont de l’hypnose quotidienne de spectateurs téléguidés à l’exploitation de la marchandise magique dans les sociétés de consommation.

R. A.

➙ Alchimie / Anges et démons / Divinatoire (technique) / Ésotérisme / Initiation / Initiation (cérémonies d’) / Mana / Occultisme / Sorcellerie.