Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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magie (suite)

Les magiciens et la fonction sociale de la magie

Il existe plusieurs types de magiciens, différenciés non pas selon la nature de leurs pouvoirs, qui demeurent identiques, mais selon l’utilisation qu’ils en font et leur rôle dans le groupe social. Sont à ranger dans la catégorie des magiciens bénéfiques les medicine-men, les witch-doctors (chasseurs de sorciers), les angekoks (chez les Esquimaux) et les chamans. Ces derniers prolifèrent particulièrement chez les pasteurs de rennes et les pêcheurs de l’Asie du Nord-Est (Iakoutes, Toungouses ; chaman est un mot toungouse) et parmi les habitants des rivages orientaux de la mer de Béring (Koriaks, Gilyaks [ou Ghiliaks], Tchouktches et Kamtchadales), mais on en trouve des équivalents dans d’autres sociétés (tribus indiennes d’Amérique et en Afrique). En Sibérie orientale et chez les Esquimaux, le chaman est le chef religieux du village. Le chamanisme se distingue par l’élaboration de sa doctrine, qui fait état de trois royaumes hiérarchisés, depuis celui de la lumière et des esprits bienfaisants jusqu’au royaume des ténèbres et du mal en passant par le domaine intermédiaire des hommes. Le chaman, qui exerce la divination, la médecine magique et l’exorcisation des esprits maléfiques, a pour fonction de gouverner les âmes des morts, de connaître les dispositions des esprits et d’influer sur celles-ci grâce à l’excursion psychique ou à la dissociation mentale dont il est capable (bilocation : son âme quitte son corps et voyage vers le monde des esprits). Enfin, comptant autant de femmes que d’hommes, les chamans pratiquent l’homosexualité plus souvent que les autres types de magiciens (ils ne sont pas « asexués », comme veulent bien conclure certains auteurs) et la signifient clairement (chez les Tchouktches, certains chamans s’habillent en femmes).

Ces magiciens « bénéfiques » occupent les positions sociales les plus élevées et font l’objet d’un profond respect (il s’agit ici de la magie blanche, officielle). Partant, ils apparaissent comme les soutiens de l’ordre social, agissant pour leur propre profit — s’ils détiennent le pouvoir —, sinon au service d’autres maîtres. La puissance, la volonté de s’approprier la nature que nous avons dégagée aux racines de la magie donnent le matériau qu’exploitent les magiciens ; le désir est la force qu’ils canalisent en vue de maintenir la domination. Le magicien est par essence l’instigateur d’un contrat (mystification codifiée) élémentaire : moyennant la protection qu’il accorde au groupe, ce dernier lui reconnaît un statut supérieur. Ici, trait habituel du mythe, la légitimation du pouvoir ainsi détenu est la consubstantialité du détenteur avec un au-delà. Le magicien est le garant de la sécurité du groupe et de son « bonheur » contre les forces maléfiques du surnaturel, et il se sacrifie (autre face de la justification) puisqu’il abandonne une part d’humanité pour le bien du groupe.

Le mana joue ainsi comme sacralisation de la hiérarchie sociale. En Polynésie, situé au sommet de la hiérarchie cosmique, il se diffuse par l’intermédiaire des chefs, et ceux-ci l’infusent dans leur fonction ; inversement, le statut social d’un individu détermine son potentiel surnaturel. L’homme du peuple est tabou pour le chef et réciproquement : le contact entre eux deux briserait l’équilibre du mana — aux dépens surtout du manant, qui peut en mourir. Chez les Esquimaux du golfe du Couronnement, en outre, toute transgression d’un tabou doit être confessée à l’angekok, faute de quoi le coupable risquerait de provoquer une avalanche de catastrophes sur son propre groupe. De même, les objets appartenant au chef sont imprégnés de son mana, et nul ne peut les toucher sans risquer, là encore, d’y perdre la vie ; le chef peut conférer un tabou à une récolte en lui donnant son nom ou en accrochant un pan de son vêtement dans le champ ; de même, encore, ce qui condamne l’homme vulgaire consacre le chef (l’inceste par exemple).

À l’opposé, voici la magie noire, la sorcellerie*, universellement combattue par l’autorité instituée, sa concurrente « blanche » faisant fréquemment sa fonction de cette lutte. Si la magie dite « noire » se cache, c’est parce qu’elle menace l’édifice mythique officiel (magique ou religieux) : cela vaut particulièrement pour l’histoire occidentale, les persécutions ayant toujours suscité de nouvelles extensions de la sorcellerie (ainsi pour les mesures répressives décidées par le concile de Paris dès 829). Le milieu spécifique de la sorcellerie est le désordre, le chaos ; sa manière d’être est l’excès dans la fête. Au désir canalisé, sublimé et suspendu du mythe blanc succède ici le désir assumé, porté à son terme par la jouissance collective des orgies les plus complètes. Répondant à ses juges qui lui demandaient le nom du diable qui l’avait séduite, une sorcière des Flandres, au xviie s., proférait ces mots : « Faict ce que voulez. » Si la magie est le produit d’un savoir élitaire dont les détenteurs font circuler les signes (circulation qui implique une participation massive des groupes), la sorcellerie renvoie à une complicité collective érigée sur la base d’une connaissance partagée ; aux rites institués, intégrés et ésotériques, elle substitue des rites prohibés, marginaux, où chacun est acteur. Au cours du sabbat, se déroulant la nuit et auprès de ruines antiques, souvent gigantesques, douze mille personnes participent, aux dires des sorcières, à des cérémonies sur la plage de Biarritz au xviie s. ; toutes les fantaisies sexuelles y sont exaucées en une ronde infernale favorisée par l’absorption d’une drogue (belladone, aconit) ; le diable, qui préside, récompense les plus mauvais et punit les moins méchants. La sorcellerie est aussi dérision ; caricaturant les usages et les comportements institués, elle ridiculise le pouvoir religieux — on baptise des crapauds, on baise, un cierge à la main, les fesses d’un bouc représentant le diable, on piétine la croix et on célèbre la messe à rebours — comme le politique — les paysans miment les chasses seigneuriales, un crapaud au poing en guise de faucon. La transgression y est partout présente, et, puisque le pouvoir est de nature mythique, c’est armé du sacrilège qu’on l’affronte. On comprend assez le caractère subversif de la sorcellerie si l’on sait que le diable. Grand Maître de l’Inversion, est aussi nommé par ses fidèles le « Proscrit » ou, mieux encore, le « Grand Serf révolté » (Allemagne, xviie s.). De fait, à partir du Moyen Âge, en Occident, le magicien devient citadin, tandis que le sorcier est un villageois, souvent berger, maréchal-ferrant, cordier, colporteur, taupier, bûcheron ; à partir de la fin du xvie s., un pacte lie le magicien au diable, l’obligeant à renoncer à la religion. Produit direct de la misère, la sorcellerie est tout entière une révolte ; le discours de ses persécuteurs ne manque pas de clarté : « Si la Vauderie, déclara en un sermon Jehan Taincture, magister de Tournai (au xvie s.), qui est pire que l’idolâtrie des païens, plus impie que le péché d’hérésie et l’incroyance des Sarrasins, devait s’implanter, l’État et la société civile s’effondreraient ; les mauvais usurperont seigneuries et gouvernements, et le sainct peuple gémira et mendiera en désolation [...] Lors guerres forsenneront [foisonneront] es royaume, les gens s’entretueront et chercheront mors l’un sur l’autre. Amis et prochains se feront mal, les enfans se esleveront contre les anciens et sages gens et les villains entreprendront sur les nobles [...] et l’abominable iniquité de Sodome sera comme justifiée en comparaison de cette ordure. »