Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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magie (suite)

La volonté de spécifier au maximum le monde magique s’exprime donc par une recherche de la complexité rituelle et un effort minutieux de séparation visant une étanchéité optimale. Les rites d’entrée et de sortie constituent ainsi une pratique presque universelle : les actes ou les cérémonies magiques doivent être amenés par une précérémonie (rites d’entrée), et leur achèvement doit être marqué symétriquement (rites de sortie), afin qu’aucun mélange ne puisse se produire entre profane et magique.

L’univers magique se veut exploitation et donc connaissance intime des êtres et des choses ; dès lors, tout un ensemble de propriétés, au-delà de ce que saisit l’aperception, vont leur être attribuées. De ces qualités, propres aux plantes, aux minéraux, aux corps physiques et humains, des catalogues entiers sont dressés ; ils comprennent notamment une codification méthodique qui se traduit par une symbolique des nombres, des figures géométriques, de la mort et de la vie, de la chance, etc. On distingue généralement plusieurs lois d’après la manière dont elles régissent le jeu de ces propriétés ; en fonction de ces lois se répartissent les catégories de rites.

Ces lois, se référant à la sympathie, ou « symbiose », des propriétés, peuvent être analysées comme suit.

Loi de contiguïté. Il y a contagion immédiate des qualités d’une chose ou d’un être, transfert de celles-ci en un autre à l’issue d’un contact réel ou symbolique. Deux principes apparaissent : la partie vaut pour le tout (la personne, par exemple, est tout entière présente dans un cheveu, une rognure d’ongle, etc.), et tout objet contient les qualités essentielles de son espèce (un os de mort contient la mort). Cette contagion est potentiellement illimitée ; pour être utilisable (éviter, par exemple, que le magicien ne soit victime de forces maléfiques), la sympathie sera donc limitée à certains effets. Grecs et Romains s’efforçaient de guérir la cécité en transmettant au malade la vue d’un lézard grâce à l’aveuglement qu’on faisait subir à l’animal : par cette opération, la faculté visuelle seulement, cernée et isolée, pouvait être captée.

Loi de similarité. Elle conditionne les rites imitatifs (parfois dits « homéopathiques »). Elle s’exprime par la formule « le semblable appelle le semblable » et peut prendre deux formes. Il y a d’une part évocation ou attraction, vers une chose, de tout ce qui peut ressembler à cette chose ; la similitude est purement conventionnelle. Ainsi, la figurine, qui, dans les cérémonies d’envoûtement, symbolise la présence de la future victime, n’est pas obligée de reproduire ses traits : au cours d’une même cérémonie, l’objet peut changer ou représenter différentes choses. Pour aveugler quelqu’un, on crève, avec une aiguille qui a servi à coudre trois linceuls, les yeux d’un crapaud, après avoir fait passer dans le chas de celle-ci un cheveu de l’ennemi : le cheveu et le crapaud représentent alternativement la personne visée. Dans un rite d’envoûtement brahmanique, un lézard symbolise simultanément le maléfice lui-même, son auteur et sa victime. D’autre part, l’analogie est efficiente ; le semblable agit (à distance et par absorption de la propriété concernée) sur le semblable : cet énoncé se trouve à la base de toute la médecine magique.

Loi de contrariété. C’est le principe symétriquement opposé à celui de la loi précédente. Les antipathies, les répudions font pendant au jeu des attirances ; le rapport intervenant entre les propriétés est ici conflictuel. En Inde védique, on attachait au pied du lit d’un malade fiévreux une grenouille : la fraîcheur de celle-ci devait calmer la fièvre.

À ces différentes lois correspondent les rites de transmission, qui consistent en un transfert de propriétés d’une réalité à une autre ; ils ont pour fin de contraindre les puissances occultes à passer d’une chose à une autre. Il s’agit donc de propriétés intrinsèques, contenues dans ces choses, que l’on s’efforce de déplacer. Cela ne signifie pas que ces propriétés soient réellement existantes ; mais l’étude et le recensement de celles-ci ont fréquemment amené les magiciens à de véritables découvertes ; ceux-ci devinrent ainsi les premiers empoisonneurs et, surtout, les premiers médecins.

Mais on mentionne encore, quoique plus rarement, des rites de génération, se distinguant des précédents en ceci qu’ils s’appuient sur un type d’incantations qui confèrent aux choses les propriétés voulues ; les qualités ne sont plus rencontrées par le magicien qui les transfère, mais créées et introduites par lui. Si les rites de sympathie sont manuels et oraux (il n’existe pas de rites exclusivement manuels), les rites de génération sont presque toujours oraux, fondés sur la puissance du Verbe ; en fait, la frontière entre ces deux types de rites est mouvante et on trouve ceux-ci ordinairement combinés.

Les incantations, qui viennent toujours appuyer et amplifier le geste, sont soumises aux mêmes conditions que les rites ainsi qu’à des règles pointilleuses relatives à l’intonation, à leur répétition (en fonction de nombres sacrés) et à l’orientation corporelle du locuteur (direction dans laquelle il doit se placer). Plusieurs types peuvent être dégagés. Certaines incantations sont propres aux rites de sympathie : on nomme les choses ou les puissances pour susciter leur action ; le fait de décrire ou de mentionner un acte suffit à engendrer son effet. Les prières et les hymnes, adressés aux dieux ou aux esprits, sont issus de rituels religieux ; ainsi, en Inde, au cours d’un rituel magique destiné à guérir l’hydropisie, on utilise une prière védique adressée à Varuna, dieu des Eaux. Les incantations mythiques, enfin, se présentent sous forme de contes, de récits épiques concernant des personnages héroïques ou divins, décrivant ici encore une chose semblable à celle que l’on cherche à produire : le fait relaté joue le rôle de modèle auquel est assimilé le cas présent en vue de faire agir le dieu mis en cause. Semblablement, dans les rites d’origine, le magicien intente une manière de procès à un démon dont il énonce l’identité, les qualités pour le traquer et le forcer enfin à se soumettre à ses ordres.