Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

magie (suite)

Croyance et consensus

On a vu que le pouvoir magique, s’il peut être induit par les particularités individuelles du magicien, n’est pas issu de celui-ci. En outre, l’efficacité de la magie — telle qu’elle se manifeste, entre autres, par des décès ou guérisons réelles — ne saurait être comprise qu’à la lumière d’un consensus collectif qui se traduit en une triple croyance : la foi (même partielle, elle est toujours présente) du thaumaturge en la vérité effective de son pouvoir et de ses techniques ; la caution apportée à ceux-ci par le malade, qui en attend la guérison, ou par la victime, qui en redoute les effets ; la confiance exigeante, enfin, du groupe. Dans de nombreux cas d’envoûtements, la terreur éprouvée par la victime, ajoutée à l’exclusion que lui impose le groupe (elle est considérée, dès lors, comme déjà décédée ou dangereuse : encore vivante, on effectue pour elle les cérémonies funéraires), aboutit tôt ou tard à la mort, volontaire ou non, de l’intéressé.


Le monde magique

On s’accorde traditionnellement à définir ce monde comme opposé ou différent du monde profane. Non seulement rien ne se déroule conformément au monde profane, mais tout ce qui ressortit au magique se caractérise par son aspect inconciliable avec le profane ; c’est systématiquement en marge des règles du groupe qu’est bâti le domaine magique. Outre le mystère, qui confère à cet univers son originalité et son indépendance — son trait spécifique —, des composantes plus particulières aideront à le cerner. Ainsi la négation de la distance, dans l’espace et dans le temps : ce qui sépare de fait — topologiquement et chronologiquement — deux êtres, deux choses, ne saurait faire obstacle à une fusion, à un amalgame, à un contact, à une harmonie ou à une dysharmonie, au gré du désir magique. L’immédiateté est un attribut universel de ce monde, comme négation des limites imposées par la durée : le vouloir magique n’est jamais contraint à l’attente ; il impose une réalisation sans délai de ses souhaits, de ses buts. Une autre qualité fondamentale apparaît enfin avec la spiritualisation des êtres et des choses ; chaque réalité, y compris la plus triviale — quand bien même il ne s’agit que du fragment d’un tout —, est constamment susceptible de se changer en esprit, d’entrer en relation consubstantielle avec le surnaturel ; en d’autres termes, il y a en tout lieu et à tout moment virtualité de participation au « numineux » (le numen désignait en latin la volonté agissante des dieux).

Quelques notions fondamentales

amulettes, talismans ou charmes, objets que l’on porte sur soi, ayant pour fonction d’écarter le malheur (amulettes) ou de porter chance (talismans ou charmes).

incantations, ensemble de formules qui « nomment les actes ou les choses en vue de les susciter par sympathie » (M. Mauss) et qui décrivent le rite manuel qu’elles accompagnent. La récitation de ces formules doit être rigoureusement exacte sous peine de compromettre l’efficacité du rite.

lois de sympathie, lois selon lesquelles toute propriété, vertu, impureté, etc., peut être transférée d’un objet à un autre, d’un être vivant à un autre, d’un objet à un être vivant et vice versa, en vertu d’associations symboliques par contiguïté (contact), par similarité (homéopathie) ou par contrariété (antipathie). Élément essentiel des mécanismes magiques, elles doivent, cependant, être comprises comme relevant des modes de fonctionnement de la pensée symbolique en général.

magie, ensemble de croyances (représentations magiques) et de pratiques (rites magiques) dont l’efficacité (conditionnée par la répétition exacte des actes et des formules traditionnels), si elle correspond parfois à celle d’une opération technique, ne saurait être conçue comme exclusivement mécanique.

magie blanche, magie officialisée, qui se fait garante de l’ordre établi. Le magicien « blanc » — notamment le chaman-guérisseur — n’est plus considéré comme un être malfaisant, mais comme soutien de l’ordre social ; il lui arrive même de prendre à son compte la chasse aux sorciers.

magie noire ou sorcellerie, magie secrète, prohibée, qui entre dans un rapport d’opposition radicale à l’ordre établi.

mana. V. l’article.

rite, ensemble des actes ou comportements qui se répètent : cérémonies, croyances ou, plus simplement, us et coutumes. Le rite est un acte individuel ou collectif — plus souvent collectif — qui, reproduit identiquement à lui-même, possède une efficacité irréductible aux enchaînements de causalité empiriques.


Rites et lois

Les conditions exigées pour le déroulement des rites agissent au premier chef dans le sens de cette différenciation par rapport au monde profane. Multipliées à l’infini, elles imposent des limites spatio-temporelles précises.

Les époques, les jours et les heures sont soigneusement déterminés : la nuit, les crépuscules, le vendredi (jour du sabbat dans la sorcellerie), les phases de la Lune (en Inde, la quinzaine claire contenait les rites de bon augure et la quinzaine sombre, ceux de mauvais augure), les solstices, les équinoxes, les positions des astres (d’où le rôle de l’astrologie, en Grèce et en Inde notamment) fixent le moment favorable. Quant aux lieux, ils doivent présenter une corrélation symbolique avec l’objet du rite ou de l’acte : cimetières lorsque la mort est en question, crachats sur la maison d’un ennemi, etc. À défaut de lieux spécifiques donnés, le magicien trace un cercle ou un carré, limite magique, autour de lui-même. L’exercice de la magie pose encore d’innombrables conditions dans le choix et l’utilisation de ses moyens — matériaux et instruments pour lesquels, parallèlement aux prescriptions spatio-temporelles, on doit se soumettre à une rigoureuse préparation. La cuisine magique, notamment, qui octroie aux instruments et à la matière leur efficacité, emploie tout ce qui ne fait l’objet d’aucun usage : ordures, excréments, morceaux de cadavre (dans le sud-est de l’Australie, on pointe, dans la direction d’un ennemi que l’on veut tuer, un os humain auquel sont attachés des cheveux de cadavre), le sang — de préférence celui des menstrues, — qui entre dans la composition des philtres (pour les Aïnous du Japon, ce sang est un véritable talisman).