Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
M

Maghreb (littérature arabe du) (suite)

Depuis l’accession à l’indépendance des trois États d’Afrique du Nord les conditions sont réunies pour la naissance d’une littérature plus profondément maghrébine ; une littérature en langue arabe, c’est évident, et qui pourra avoir une plus large audience au Maghreb même ; mais aussi une littérature en langue berbère, pour le moment souvent combattue pour des raisons politiques, mais vivante et âprement défendue par ceux qui veulent en faire non seulement un simple moyen d’échanges, mais aussi un instrument de culture.

T. N.

➙ Andalousie / Arabes / Averroès / Espagne / Ibn Baṭṭūṭa / Ibn Khaldūn / Maimonide.

 J. M. Abd-el-Jalil, Brève Histoire de la littérature arabe (Maisonneuve, 1944). / E. Lévi-Provençal, Islam d’Occident (Maisonneuve, 1949). / La Poésie arabe (Seghers, 1960). / A. Miquel, la Littérature arabe (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1969). /M. Belhalfa, la Poésie arabe maghrébine d’expression populaire (Maspéro, 1973).

Maghreb (littérature d’expression française du)

La littérature d’expression française en Afrique du Nord a commencé par être une littérature de Français.


Près d’un million d’Européens, au milieu du xxe s., lui assuraient sur place un public suffisant. Et les écrivains ont cherché de bonne heure à s’affirmer originaux. Ce fut le cas de Louis Bertrand (1866-1941), qui, pendant ses dix ans de séjour en Algérie, exhorta à s’affranchir du naturalisme parisien, peignit avec dilection l’énergie des travailleurs venus d’Espagne ou d’Italie (le Sang des races, 1899), ou, plus tard, s’efforça de renouer avec l’Afrique latine et chrétienne d’avant l’islām (Saint Augustin, 1913). Dans une deuxième phase, Robert Randau (pseudonyme de Robert Arnaud [1873-1950]) préconise un « algérianisme » où s’exprimerait l’âme d’un peuple nouveau ; il lance en 1920 le Manifeste des Algérianistes et illustre ses théories dans de nombreux romans, au style un peu contourné. Dans la troisième phase, après 1930, l’école d’Alger, qu’anime Gabriel Audisio (né en 1900), s’attache à la sensibilité d’un ensemble méditerranéen où dominent les thèmes de la mer et du soleil.

Ces écrivains se sont beaucoup plus intéressés à leurs voisins musulmans qu’on ne le dit quelquefois : des pionniers, Albert Fermé, Raymond Marival, Victor Barrucand, à Lucienne Favre, Maximilienne Heller, Maurice Le Glay († en 1936), les romans de mœurs indigènes abondent ; il arrive même que l’attrait de la vie arabe s’exerce assez pour la faire adopter, comme en donna l’exemple Isabelle Eberhardt (1877-1904). En général, cependant, elle reste observée du dehors, un peu de la même façon que Musette (pseudonyme d’Auguste Robinet [1862-1930]) campe le personnage de Cagayous, le gamin des rues algéroises. C’est en France, même avant la grande séparation, que les carrières littéraires aboutissent : celles d’Audisio lui-même (qui, d’ailleurs, était né à Marseille), de Camus*, de Jules Roy, d’Emmanuel Roblès (né en 1914).

Les autochtones n’ont donné jusqu’à la Seconde Guerre mondiale que des œuvres assez médiocres. Une exception : Jean Amrouche (1906-1962), chrétien de Kabylie, dont les poèmes Cendres et Étoile secrète datent de 1934 et de 1937, avant qu’il ne corrige et ne mette en français les Chants berbères de ses montagnes. Sa sœur Marguerite Taos-Amrouche a écrit dès les années 1933-1935 son premier roman, Jacinthe noire, qui devait paraître en 1947. En 1949, le Marocain Ahmed Sefrioui (né en 1915) donnera le signal au mouvement d’après-guerre avec ses nouvelles, Chapelet d’ambre, suivies en 1954 de la Boîte à merveilles. L’année 1950 voit éclore le premier roman de Mouloud Feraoun (1913-1962), le Fils du pauvre ; 1952, celui de Mouloud Mammeri (né en 1917), la Colline oubliée, et celui de Mohammed Dib (né en 1920), la Grande Maison ; 1953, celui du Juif tunisien Albert Memmi, la Statue de sel ; 1954, celui du Marocain Driss Chraïbi (né en 1928) : le Passé simple. Il s’agit là d’écrivains engagés, souvent violents, qui préludent aux luttes pour l’indépendance en décrivant la misère des campagnes, l’humiliation des colonisés, mais aussi le conflit de leur génération avec le traditionalisme routinier de leurs pères.

Sauf Mouloud Feraoun, mort tragiquement durant la guerre d’Algérie, ils poursuivront et amplifieront leur œuvre après l’indépendance.

Ils se heurtent cependant à des difficultés de toute nature. Leur combat devenant rétrospectif, ils ne peuvent le raconter indéfiniment sans s’exposer à des redites ; ils subissent les pressions des partisans de l’arabisation intégrale, celles aussi, en Algérie, d’un gouvernement qui veut une littérature subordonnée à ses buts socialistes ; beaucoup vivent en France, au risque de se couper du public nord-africain et de moins trouver qu’hier l’audience du public français, pour qui l’actualité de leurs problèmes a diminué. Driss Chraïbi et Mohammed Dib ont changé de manière en faisant appel aux procédés du conte et de l’apologue ; dans ses essais, Albert Memmi s’est fait le psychologue de la colonisation. À peine leur cadet, Kateb Yacine (né en 1929) [qui signe ainsi, intervertissant son nom et son prénom] part du thème de la révolution pour traiter celui de l’éternel retour et de l’homme en proie aux vindictes héréditaires dans les genres les plus divers : roman (Nedjma, 1956), poésie, théâtre. Assia Djebar (née en 1936), qui, dans la Soif (1957), faisait figure d’une Françoise Sagan algérienne, s’attache à décrire la femme maghrébine en voie d’émancipation.

Plusieurs ont tenté d’arabiser leur style, voire leur langue et rejoignent parfois ainsi certains efforts du surréalisme. C’est nettement le cas du poète Henri Kréa (né en 1933), issu d’un mariage mixte (Poèmes en forme de vertige, 1967), tandis que Jean Sénac, Français ayant opté pour la nationalité algérienne, reste d’une facture plus classique (Avant-corps, 1968). Rachid Boudjedra, dans son roman la Répudiation (1969), entreprend de substituer un langage poétique et créateur au style explicatif et descriptif. La prose se mélange de « dits » ou de versets dialogues chez Mourad Bourboune (le Muezzin, 1968) ou Mohammed Kaïr-Eddine, qui pratique l’allégorie sarcastique (Histoire d’un bon Dieu, 1968). Des thèmes hallucinatoires hantent les nouvelles de Farouk Zehar (Peloton de tête, 1966). Le romancier et poète Malek Haddad a médité sur les implications, positives ou non, du recours à la langue française, mais c’était en 1961, avant l’indépendance de l’Algérie, et, depuis lors, il n’a que peu écrit. À ce genre de réflexions ou à celles d’un Albert Memmi s’ajoute l’œuvre plus intemporelle d’un philosophe personnaliste qui est aussi un poète, le Marocain Mohammed Aziz Lahbabi (né en 1922).

On pourrait conclure avec Albert Memmi que « la situation de cette jeune littérature est précaire et mouvante », mais que, de toute façon, elle représente « un moment capital et nécessaire de l’histoire littéraire de l’Afrique du Nord ».

A. V.