Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

anthropologie (suite)

En France, à l’époque de l’évolutionnisme et du diffusionnisme, la place de l’anthropologie fut à vrai dire modeste, au moins si l’on en juge par ses manifestations immédiates. Au xixe s., les principaux anthropologues français (Paul Broca [v. aphasie], Jean Louis Armand de Quatrefages de Bréau) furent eux aussi marqués par le transformisme darwinien, mais s’en tinrent dans l’ensemble à une conception « physique » de l’anthropologie, science que Broca définit comme « l’histoire naturelle du genre humain », et Quatrefages comme « l’histoire naturelle de l’homme ». En 1885, c’est la chaire d’anatomie humaine du Muséum de Paris qui prit le titre de « chaire d’anthropologie ». L’école sociologique française du début du xxe s., surtout avec Émile Durkheim* (les Règles de la méthode sociologique, 1894 ; les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912), exerça une influence importante sur le développement de l’anthropologie, notamment, après 1930, sur l’école américaine. L’importance de Durkheim tient à son « sociologisme », qui le conduit par exemple à ne voir dans les représentations religieuses qu’une symbolisation de la société par elle-même, et qui, de façon générale, le pousse à écarter toute interprétation psychologiste de la réalité sociale. Elle tient aussi au « fonctionnalisme » avant la lettre qui en découle : pour Durkheim, tous les aspects d’une même société sont en quelque mesure fonction les uns des autres et, du point de vue de l’observateur, reflets les uns des autres ; les notions d’« eunomie » et d’« anomie* » caractérisent pour lui la bonne ou la mauvaise intégration des différents éléments constitutifs de toute société particulière, la bonne ou la mauvaise santé de celle-ci. Enfin, Durkheim, parce qu’il ne dissocie pas la sociologie des sociétés « modernes » de l’étude des faits « primitifs », est essentiellement fidèle à la conception unitaire de l’idéal anthropologique. Ainsi s’explique que ses recherches et l’esprit de ses travaux aient exercé leur influence sur des chercheurs aussi différents que Malinowski, Marcel Mauss* et Marcel Granet (la Polygynie sororale, 1920 ; la Religion des Chinois, 1922) ou Radcliffe-Brown. Conjointement avec Durkheim, il faut citer L. Lévy-Bruhl* (la Mentalité primitive, 1922 ; l’Âme primitive, 1928 ; le Surnaturel et la nature dans la mentalité primitive, 1931 ; la Mythologie primitive, 1935), dont le parcours est paradoxalement exemplaire, puisque, après avoir tendu à opposer « mentalité primitive » et « mentalité moderne », il remit lui-même en cause cette opposition, notamment dans ses Carnets, publiés après sa mort. Enfin Mauss, neveu et élève de Durkheim, fut par son enseignement le maître à penser de la génération suivante ; un grand nombre de ses études (« Esquisse d’une théorie générale de la magie », 1902-1903 ; « Essai sur le Don », 1923-1924, etc.) ont été rassemblées en 1950 dans un seul ouvrage, Sociologie et anthropologie, présenté par Claude Lévi-Strauss. Les rapports entre l’individu et le groupe, entre la psychologie et la sociologie, la notion de fait social total, la notion de mana et une interprétation d’ensemble de la magie qui anticipe sur certaines conclusions de Durkheim : tels sont certains des thèmes traités par Mauss, dont l’influence, pour cette raison, s’exerça dans des directions très diverses.


Les tendances actuelles de l’anthropologie

On peut distinguer entre les domaines dans lesquels se sont spécialisés les anthropologues et les théories qu’ils ont développées à propos de l’étude de ces domaines. Il est de fait que nous connaissons mieux aujourd’hui les religions, l’organisation familiale, politique ou économique (encore que ce dernier point de vue ait souvent été négligé) de peuples jadis ignorés. Parmi les catégories de faits sociaux qui ont donné lieu à des enquêtes de terrain et à des analyses systématiques, il faut citer les faits de religion et de magie, dont l’étude peut naturellement alimenter une réflexion sur le fait religieux en général, les faits de parenté et d’alliance, et enfin le fait politique.

En ce qui concerne les religions, ce sont peut-être les faits africains qui ont donné lieu à la littérature la plus abondante et la plus significative. En France, Marcel Griaule (1898-1956) a montré comment la religion des Dogons* constituait un système cohérent, participant d’une philosophie très élaborée. En Grande-Bretagne, Edward Evan Evans-Pritchard a fait valoir l’impossibilité d’étudier séparément, sans les rattacher à une « philosophie » commune, les phénomènes qu’on est convenu d’appeler religion, magie, sorcellerie, etc. ; il a montré les correspondances existant entre le système des croyances et le système social, et suggéré comment les phénomènes de sorcellerie traduisaient avant tout un effort pour comprendre et interpréter la réalité. De telles œuvres ont contribué à faire prendre conscience de la complexité et de la profondeur de systèmes de pensée qu’un évolutionnisme simpliste aurait classés comme « primitifs ». De façon plus générale, les études anthropologiques sérieuses du fait religieux n’ont pu que fournir, s’il en était besoin, une justification à la volonté des peuples colonisés d’affirmer l’originalité de leur culture et de leur personnalité. Un ouvrage comme celui du R. P. Tempels (la Philosophie bantoue, 1949-1950) témoigne en ce sens à sa façon, lorsqu’il assigne aux missionnaires comme tâche première de comprendre la philosophie de ceux qu’ils veulent convertir.

Si les systèmes de parenté et d’alliance ont exercé une telle fascination sur les anthropologues, c’est surtout que leur caractère rigoureux fournissait une « prise » plus facile, et en tout cas plus immédiate. Les notions d’alliance et de descendance durent être repensées. Malinowski étudia en Australie des populations qui ne reconnaissaient pas le rôle du père dans la procréation, mais accordaient néanmoins un grand rôle au père comme « mari de la mère ». Il eut ainsi l’occasion de mettre en valeur le rôle proprement social du père. Les systèmes de filiation unilinéaire furent l’objet de l’attention la plus systématique : dans certaines sociétés, la filiation est comptée uniquement par les hommes, dans d’autres sociétés uniquement par les femmes — en contraste avec les sociétés européennes, où la parenté est bilatérale (encore que le nom s’y transmette par les hommes). Par « lignage », on entendit l’ensemble des individus se réclamant d’un ancêtre commun dans la ligne maternelle (matrilignage) ou paternelle (patrilignage) ; bien entendu, toutes les sociétés reconnaissent d’une manière ou d’une autre la parenté en ligne paternelle et en ligne maternelle : l’importance relative qu’elles donnent à l’une ou à l’autre possède avant tout une signification sociale, qui doit être mise en relation avec l’ensemble de chacune d’entre elles. C’est ce qui apparaît bien, par exemple, dans l’ouvrage collectif préfacé par Alfred Reginald Radcliffe-Brown* Systèmes familiaux et matrimoniaux en Afrique (1950).