Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

Londres (suite)

Le grand essor du xixe s

Le xixe s. marque un nouveau tournant dans le développement de la ville. C’est le début d’une extension de moins en moins contrôlée. Ce que Dryden, dès 1667, appelait les tentacules de la métropole est dénoncé hargneusement par William Cobbett (1763-1835), qui baptise la capitale le grand goitre (great wen).

En un siècle, la population fait plus que sextupler. La superficie de la ville s’enfle démesurément : du célèbre « mile carré » de la City on passe aux 692 miles carrés (environ 1 800 km2) du Grand Londres. Les villages et les bourgs de la périphérie sont englobés les uns après les autres. Rien ne tient devant l’avance inexorable de la marée « de briques et de mortier » : Londres n’est pas une ville, constate J.-B. Say, « c’est une province couverte de maisons ». Le développement urbain, qui, jusque-là, s’était effectué principalement sur la rive nord de la Tamise, s’oriente différemment. Tandis que les faubourgs ouvriers gagnent sur les étendues plates de l’East End, tandis que les banlieues accidentées et élégantes du nord (Hampstead, Highgate) et les quartiers mixtes de l’ouest continuent de progresser, une nouvelle ville immense, active, contrastée grandit au sud de la Tamise : d’abord sur les zones alluviales, où se concentrent les quartiers prolétariens de Battersea à Bermondsey et à Greenwich, puis sur les hauteurs verdoyantes des banlieues bourgeoises aux confins du Surrey et de Kent.

Au point de départ de cet essor urbain, deux facteurs essentiels : l’activité du port et le développement de nouveaux moyens de transport. La vie portuaire est profondément transformée par la création des docks. La croissance du trafic et l’encombrement des quais imposent le creusement de vastes bassins bordés d’entrepôts. Après 1920, les docks couvrent plus de 17 000 ha (avec près de 300 ha de plan d’eau) et peuvent abriter 1 Mt de marchandises. Pendant plus d’un siècle, le port de Londres a imposé sa suprématie comme premier port du monde.

Les chemins de fer font leur apparition en 1836 ; d’abord ce sont de petites lignes desservant la banlieue (Greenwich, Croydon), puis, très vite, les grandes lignes reliant la capitale aux principales villes du pays donnent naissance aux 13 grandes gares (Euston, Paddington, Waterloo, Victoria...). Au total, le Grand Londres compte aujourd’hui quelque 600 gares (dont 228 pour le métro). La première ligne du métropolitain est ouverte dès 1863. Creusée à faible profondeur, elle fonctionne en partie en tranchée, en partie en tunnel avec des trains à vapeur. Il faut attendre 1900 pour la percée à grande profondeur du « tube » desservi par des trains électriques. Les premiers omnibus circulent à partir de 1829, mais leur prix restreint la clientèle. Vers la fin du siècle, les trains ouvriers, puis les tramways démocratisent les transports urbains. Ils contribuent considérablement à l’extension des banlieues populaires.

Le paysage urbain s’enrichit de nouveaux monuments (Buckingham palace et National Gallery en style classique, reconstruction du Parlement en style gothique) et d’aménagements urbanistiques (Regent street et quartier de Regent’s park, où triomphe le génie de John Nash ; construction de Trafalgar square). La voirie tente de s’adapter au flot croissant de la circulation : percement de nouvelles artères ou élargissement des rues anciennes, construction de quais sur la rive nord de la Tamise, construction du pont de la Tour (1894). À côté des « parcs royaux » (Hyde park, Saint James’s park, Regent’s park), de nombreux espaces verts sont ouverts au public (Battersea park, Victoria park) : c’est l’une des gloires de Londres, qui compense en partie la monotonie de quartiers gris et enfumés où s’alignent sans fin des petites maisons toutes semblables. La spéculation immobilière se donne libre cours, favorisée par la prédominance de la grande propriété (le sol de Londres appartient à un nombre restreint de grands propriétaires souvent nobles) et par le système des baux emphytéotiques (leasehold system), en vigueur sur la plupart des domaines fonciers (estates). Dans la seconde moitié du siècle commence la construction de logements sociaux, d’abord due à l’initiative privée, puis suscitée par la municipalité.

Première ville du monde par sa population, métropole de la finance et du capitalisme, centre d’attraction pour les provinciaux en quête de fortune, pour les immigrants venus de la campagne, pour les populations chassées par la misère (Irlandais) ou par la persécution (Juifs de Russie), refuge ouvert à tous (proscrits français du 2-Décembre et de la Commune, patriotes italiens comme Mazzini, théoriciens révolutionnaires comme Marx, Engels, Kropotkine, Eduard Bernstein, Lénine...), Londres offre dans son cosmopolitisme l’image des contrastes sociaux les plus violents : d’un côté, l’opulence aristocratique des quartiers nobles de Belgravia et de Kensington ou l’aisance cossue d’une bourgeoisie qui fuit très tôt le centre pour vivre dans le calme des villas suburbaines ; de l’autre, les masses ouvrières, victimes du chômage, de la dégradation, de la misère, avec au bas de l’échelle sociale les bas-fonds, où se mêlent épaves et criminels. Une enquête sociologique très fouillée conclut, en 1889, que le tiers de la population vit au-dessous du minimum vital.

Au point de vue administratif, par un étonnant paradoxe, la ville a attendu très longtemps d’être dotée d’une municipalité unique. Seule la City bénéficiait de limites et d’un gouvernement défini. Le reste de la ville était partagé entre les trois comtés environnants : Middlesex, Kent et Surrey, et c’est seulement en 1888 qu’est constitué le comté de Londres. Le Grand Londres, qui correspond au ressort de la police de la capitale (Metropolitan Police, créée en 1829), n’a qu’une existence théorique jusqu’au xxe s. Chaque quartier de la capitale est administré par un conseil paroissial (vestry) sans pouvoir réel. À cette complication et à ce désordre administratif, la création d’un Bureau métropolitain des travaux (Metropolitan Board of Works) en 1855 n’apporte que peu de remèdes, et la ville n’est dotée qu’en 1888 d’une municipalité (London County Council).