Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

Lombroso (Cesare)

Criminologue italien (Vérone 1835 - Turin 1909).


Issu d’un milieu très modeste d’origine Israélite, il est nommé, après des études médicales à Vienne et à Pavie, médecin militaire (1859). En 1862, il est chargé du cours de psychiatrie à l’université de Pavie ; simultanément, il assure la direction de l’asile d’aliénés de cette ville. Il s’intéresse également à l’homéopathie, à l’occultisme et au spiritisme. Sur concours, il est nommé (1876) professeur de médecine légale à Turin. La même année, il publie l’ouvrage qui résume sa doctrine et le rend immédiatement célèbre, l’Uomo delinquente (l’Homme criminel).

Lombroso y édifie la théorie anthropologique du criminel-né, type de pervers constitutionnel qu’il prétend diagnostiquer par l’étude de son hérédité, de ses instincts et de certains caractères somatiques (les stigmates), notamment le prognathisme, le menton et le front fuyant, l’asymétrie crânienne ou faciale, l’insensibilité à la douleur. Cela le conduit à conclure à une très large irresponsabilité, tandis qu’il met en cause l’atavisme et la société.

Ce système, trop dogmatique, fondé sur une série trop étroite d’observations, fut combattu dès l’origine. Tous les criminels ne sont pas des dégénérés et vice versa, les dégénérés ne deviennent pas forcément criminels. On ne peut pas non plus admettre que le génie même soit une « psychose dégénérative de type épileptique » et que les peuples primitifs n’offrent jamais qu’une civilisation de vols et de violences.

Par contre, Lombroso a été l’initiateur d’une véritable prophylaxie criminelle (les substituts pénaux) : meilleure répartition des richesses, lutte antialcoolique, protection de l’enfance, amélioration de la technique policière. Son mérite a été d’introduire les sciences médicales et psychologiques dans l’étude criminelle, confinée depuis Beccaria* dans l’étude sèche des normes écrites. Préparant l’avènement de la criminologie, « il a fait pour les criminels ce que Pinel a fait pour les fous » (A. Lacassagne). À la fin de sa vie, il tempéra d’ailleurs sa doctrine excessive en estimant que 35 p. 100 seulement des sujets criminels présentent le type du criminel-né qu’il a décrit.

M. L. C.

➙ Criminologie.

 E. Rabaud, le Génie et les théories de Lombroso (Mercure de France, 1909). / P. Burnier, le Crime et les criminels : étude des théories de Lombroso (Lausanne, 1911).

Lomonossov (Mikhaïl Vassilievitch)

Écrivain et savant russe (Michaninskaïa, gouvern. d’Arkhangelsk, 1711 - Denissovka 1765).


Pouchkine disait de Lomonossov, fondateur de la première université russe en 1755, qu’il fut lui-même cette première université. Physicien, chimiste, poète, grammairien, dramaturge, historien, ce paysan autodidacte ouvrit son esprit à toutes les sphères de la connaissance humaine, assimila les apports étrangers, comprit la spécificité russe et pourtant ne put jamais se soustraire aux influences du milieu de la Cour, en composant une œuvre à la gloire de Pierre le Grand, de sa fille Élisabeth et des armées impériales. La Russie lui doit d’avoir fondé la littérature moderne et posé les premières pierres de la nouvelle prosodie.

Fils d’un paysan pêcheur installé au sud d’Arkhangelsk, Lomonossov fit preuve, tout enfant, d’une prodigieuse curiosité intellectuelle. Il apprit le slavon d’église, entra à l’académie slavo-gréco-latine de Moscou et compléta sa formation à Marburg, en Allemagne, au grand chagrin de son père, qui aurait préféré de beaucoup le voir s’intéresser aux poissons et à la barque familiale. Ses camarades partageaient d’ailleurs cette opinion désobligeante en criant dès qu’ils le rencontraient : « Venez voir cet imbécile qui à vingt ans est venu étudier le latin. »

L’imbécile en question ne tarda pas à se faire remarquer des plus éminents académiciens : il apprit la physique, la chimie et la minéralogie ; il écrivit des discours en latin et composa une œuvre tout à fait nouvelle par la syntaxe poétique et l’harmonie des vers : l’Ode sur la prise de Khotine (Na vziatie Khotina, 1739). On le nomma en 1742 professeur adjoint de physique à l’académie de Saint-Pétersbourg, puis titulaire et enfin directeur de l’université. Sa vocation était celle d’un savant, et il laissa derrière lui des travaux dignes de Newton et de Lavoisier, devançant de beaucoup son époque. Il déclencha aussi une cabale contre les professeurs allemands qui prétendaient monopoliser le savoir et usa même de procédés assez grossiers pour faire triompher la science russe.

Savant reconnu, il eut plus de mal à s’imposer à la postérité comme poète. Sa lyre comprenait plusieurs cordes, mais il ne joua guère que d’une seule : sacrées ou panégyriques, ses odes expriment les aspirations de la nation plutôt que son expérience personnelle ; elles célèbrent sur un ton pompeux et hyperbolique la gloire de Pierre le Grand et de sa fille Élisabeth, la majesté de Dieu et la beauté de la nature, en reconnaissance de quoi la tsarine lui dispensa largement ses faveurs.

En réalité, c’est comme théoricien de la langue et de la versification que Lomonossov donna une impulsion décisive à la poésie. Il fixa les règles de la prosodie nouvelle en recherchant le rythme musical du vers et en définissant une métrique syllabotonique. Imprégné par le classicisme occidental, il écrivit une Grammaire russe (Rossiskaïa Grammatika, 1757), un Court Manuel de rhétorique (Kratkoïe roukovodstvo k ritorike, 1748) et une préface sur l’utilité des livres ecclésiastiques dans la langue russe (Predislovie o polze knig tserkovnykh vrossïkom iazyke, 1757).

À partir du magma linguistique informe de l’époque, composé d’éléments populaires et de mots empruntés aux vocabulaires étrangers, Lomonossov parvint à dégager une langue littéraire stable, fusionnant le slavon ecclésiastique et les belles expressions de la Russie du Nord. En vrai classique, il établit la doctrine des trois styles, correspondant aux trois genres littéraires : le style noble, composé de nombreuses locutions slavonnes, destiné aux poèmes épiques et aux odes triomphales ; le style moyen, convenant aux satires, à l’églogue ou à l’élégie ; enfin, le style vulgaire, essentiellement populaire, propre à la comédie et à l’épigramme.