Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

loisirs (suite)

Tout d’abord, le travail professionnel crée pour d’importantes minorités des limites du loisir, plus grandes qu’il n’y paraît quand on considère seulement la réduction de la durée du travail principal : certaines catégories de cadres écrasés par les responsabilités ou d’ouvriers peu qualifiés et mal payés sont obligées de faire du travail supplémentaire, manifeste ou caché. Dans la société française comme dans les autres sociétés industrielles avancées, ou sociétés postindustrielles, on peut, d’après plusieurs enquêtes empiriques, estimer à 25 p. 100 le nombre des travailleurs qui font ce qu’on appelle du travail noir rémunéré.

Le poids des contraintes du travail domestique et des obligations familiales n’est pas égal pour tous. En France, par exemple, la durée des obligations domestiques et familiales (incluant les soins personnels) est en moyenne de 4 heures 1/10 par jour pour le travailleur salarié, mais de 6 heures 4/10 pour la femme qui travaille à l’extérieur, ce qui laisse par jour à l’homme 4 heures 3/10 de temps libre et à la femme 3 heures 2/10. L’écart est encore plus grand dans les sociétés où la femme travaille plus et en plus grand nombre qu’en France à l’extérieur du foyer : ainsi, en U. R. S. S., le salarié a en moyenne 5 heures 7/10 de temps libre par jour et sa compagne 3 heures 8/10.

Ainsi, le loisir naît non seulement de la réduction de la durée du travail professionnel ou du travail domestique sous l’effet du progrès technique, mais aussi d’une régression ou d’une limitation du contrôle des institutions de base familiales, spirituelles ou politiques sur la vie personnelle de l’individu. Tout se passe comme si, au stade avancé des sociétés industrielles, à l’entrée de 1ère postindustrielle, se produisait une valorisation sociale de l’individu, qui conquiert sur la collectivité le droit de pouvoir disposer d’un temps où la réalisation de lui-même pour lui-même est la fin dernière : c’est le temps de loisir, loisir et loisirs.


Loisir et loisirs

Le loisir se développe progressivement à travers des périodes et des activités. On distinguera par rapport aux rythmes du travail professionnel quatre périodes : le loisir de fin de journée, le loisir de fin de semaine (week-end de deux jours), le loisir de fin d’année (vacances d’une durée légale d’un mois en France depuis 1968), le loisir de fin de vie de travail (le temps de la retraite, âge négatif par rapport au travail, tend à se transformer en troisième âge par rapport à la réalisation de l’individu quand les ressources et la santé sont suffisantes). Le loisir a trois fonctions majeures par rapport à la valorisation sociale de l’individu : il permet le délassement, qui peut libérer de la fatigue ; le divertissement, qui peut libérer de l’ennui ; le dépassement, qui peut libérer le corps ou l’esprit des limitations et des routines qu’impose souvent l’exercice répété et spécialisé des obligations professionnelles, familiales, spirituelles, ou socio-politiques. Enfin, ces fonctions peuvent s’incarner à des niveaux culturels variables dans des activités physiques (promenades ou sports), des activités manuelles (bricolage ou jardinage de plaisance), des activités artistiques (spectacles, télévision, cinéma, théâtre ou arts d’expression), des activités intellectuelles (lecture d’un journal ou d’une revue, conversation ou pratique des conférences), des activités sociales (fréquentation des cafés, des groupes, des associations) ; le contenu de ces activités, le genre de connaissances impliquées, les niveaux rudimentaires, moyens ou supérieurs auxquels il permet d’accéder sont des données majeures de la culture vécue par le plus grand nombre en dehors de l’école, ce qu’on a appelé la culture populaire.

Les différences de revenus, de niveau d’instruction qui caractérisent les classes sociales créent des inégalités souvent très lourdes entre les groupes sociaux. Ainsi, en France, en 1956, un cadre supérieur dépensait en moyenne 17 fois plus pour ses loisirs qu’un ouvrier agricole. Aucun indice ne permet de penser que cette différence a diminué depuis ces quinze dernières années. Quoique la ségrégation absolue des mœurs du xixe s. ait disparu, il n’est pas possible de soutenir que le développement de l’instruction obligatoire ou la diffusion des mêmes mass media pour tous font disparaître les différences sociales dans le loisir. Toutes les enquêtes en France, aux États-Unis, en Suède ou en U. R. S. S. montrent, à des degrés divers, que les ouvriers participent moins que les autres travailleurs urbains à certaines activités de loisir (ski, équitation, théâtre, musées, lecture des livres, cours d’adultes).

Enfin, dans les sociétés industrielles dominées par l’économie de marché, encore plus que dans les autres, la production de biens et services standardisés a tendance à limiter, à réduire, à mouler les possibilités de réalisation personnelle incluse dans le loisir.

La croissance incontrôlée du marché des divertissements de masse, qui font des clients lucratifs ou des citoyens dociles, pose deux grands problèmes malgré la croissance parallèle des systèmes d’éducation de l’enfant ou de l’adulte. Il s’agit de savoir si le niveau des contenus culturels du loisir de masse facilitera la communication entre les créateurs, les chercheurs, les inventeurs et la population ou bien si l’écart entre eux ira croissant..., si le développement des spectacles, de l’information ou de l’enseignement fera progresser ou régresser la créativité individuelle ou collective dans la culture populaire du temps de loisir. Enfin, la croissance disproportionnée dans le temps libre entre le temps affecté aux différents loisirs et le temps affecté aux activités d’engagement social, spirituel ou politique s’affirme depuis ces dernières années dans toutes les sociétés industrielles avancées capitalistes ou socialistes. Ces différences actuelles pour tous les milieux dans toutes les sociétés, française ou russe, sont de l’ordre de 1 à 50.

Il est possible que les deux tâches majeures d’une civilisation du loisir de l’ère postindustrielle soient de réinventer tous les modèles de la réalisation personnelle et de l’engagement familial et social. Certaines révoltes d’une partie des nouvelles générations nous y invitent déjà...

J. D.

➙ Congés payés / Culture de masse / Éducation / Famille / Horaire de travail / Sport / Tourisme / Travail.