Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

livre (sociologie du) (suite)

Sociologie du livre et sociologie de la littérature

On fait généralement remonter la sociologie de la littérature aux premières années du xixe s., plus précisément à l’œuvre de Mme de Staël*. Taine* s’efforce, dans la seconde moitié du xixe s., de créer une science positiviste de la littérature en se fondant sur sa fameuse théorie de la race, du milieu et du moment. On considère qu’un courant positiviste se poursuit de l’un à l’autre auteur. À la différence des littérateurs qui soutiennent la notion de liberté entière de la création littéraire, ces deux écrivains visent à expliquer les œuvres en faisant référence aux cadres sociaux qui les ont vues naître, quelles que soient par ailleurs leurs divergences personnelles d’interprétation. L’orientation positiviste ne s’est pas éteinte : elle se poursuit aujourd’hui encore dans notre pays par un certain nombre de chercheurs, parmi lesquels il convient de citer Jean Duvignaud.

À ce premier courant que l’on dira « libéral » s’oppose le courant dit « marxiste ». On reconnaît généralement en Gueorgui Plekhanov (1856-1918) le père de la sociologie marxiste de la littérature. Un certain nombre d’auteurs, parmi lesquels Albert Memmi, considèrent aujourd’hui que la pensée marxiste est la plus adaptée pour saisir sociologiquement le fait littéraire. Cette tentative s’est poursuivie après la Première Guerre mondiale par la célèbre école de Francfort et par l’œuvre de G. Lukács*. Cette orientation a été introduite et développée en France par Lucien Goldmann (1913-1970) et, d’une manière différente, par Henri Lefebvre.

Dans une perspective sociologique, Lukács s’efforçait d’expliquer l’œuvre et la pensée des hommes de lettres par le milieu social et historique dans lequel ils avaient vécu. Plus récemment, L. Goldmann développait les principes d’une sociologie marxiste de la littérature fondée sur l’interprétation du structuralisme génétique, qui ne voit plus dans l’œuvre « un reflet de la conscience collective, mais un des éléments constitutifs les plus importants de celle-ci ».


Le livre comme objet social

Quelles que soient les divergences d’interprétation, un fait essentiel demeure : la mise en perspective sociologique s’établit au niveau le plus élevé, entre la psychologie de l’auteur et celle de la collectivité à laquelle il appartient. Cependant, cette optique reste par trop idéaliste, dans la mesure où elle considère la littérature comme un fait désincarné, séparé du circuit de la production proprement « industrielle » du livre. Il est rare, en effet, que l’analyse sociologique descende jusqu’à considérer le rapport entre l’auteur et son œuvre, d’une part, et le cadre socio-économique de l’édition, d’autre part. On ignore, de ce fait, toutes les conséquences introduites par le circuit de la consommation intellectuelle sur la création littéraire elle-même. C’est le mérite de la sociologie du livre d’avoir posé le problème et de tenter de fournir des réponses appuyées sur l’observation.

Fondée dès la fin du xixe s., la sociologie du livre eut pour maître l’auteur du Traité de documentation, P. Otlet. Son œuvre est immense. Commencée vers les années 1888, elle s’achève quelques années avant la Seconde Guerre mondiale. Elle devait tenter de constituer un Répertoire universel des ouvrages imprimés : livres, brochures, articles de journaux. Cette œuvre est aujourd’hui abandonnée. Dans le cadre du palais du Centenaire, à Bruxelles, P. Otlet devait ouvrir un Mundaneum, vaste musée de la communication écrite. Abordant la théorie bibliologique, il devait discerner les diverses disciplines du livre (sociologie bibliologique, psychologie bibliologique, linguistique du livre) et les diverses méthodes quantitatives (bibliométrie, mathébibliologie), à un moment où la science économique passait de la méthode empirique à l’analyse modéliste de l’économétrie.

À la même époque, tandis qu’augmentait la production du livre, le Russe Nikolaï Roubakine (1862-1926) s’interrogeait sur les rapports existant entre l’auteur, la littérature, le livre et le lecteur, et créait la psychologie bibliologique. Il avait conduit ses travaux d’abord dans le cadre de la Russie tsariste, avant la révolution de 1905. Propriétaire d’une bibliothèque de lecture publique fondée par sa mère, il se consacra à la création d’un grand nombre d’ouvrages de vulgarisation et devint, dans certaines régions de la Russie, presque aussi célèbre que Tolstoï et Gorki. Il mena notamment une série d’enquêtes statistiques sur la lecture. Exilé en Suisse, il rassembla après la Première Guerre mondiale les résultats de son énorme travail et publia son fameux ouvrage théorique, dans lequel il cherchait à dégager les lois de la psychologie bibliologique.

À la même époque, en Suisse, allait intervenir Ernest Röthlisberger, dont l’œuvre est essentiellement méthodologique. Faisant figure, lui aussi, de novateur, il ouvrait dans les colonnes du Droit d’auteur une rubrique consacrée à la statistique internationale des œuvres littéraires. C’était fonder la bibliométrie, c’est-à-dire l’application de la méthode statistique à la production des livres. Otlet et son disciple B. Iwinski devaient, de leur côté, quelques années plus tard, élaborer une statistique déductive et rétrospective de la production internationale depuis les origines de l’imprimerie. Mais l’œuvre de Röthlisberger était déjà commencée. Elle allait être poursuivie jusqu’en 1953 par B. Mentha. Cette entreprise passionnée d’un amateur fut reprise par les organisations culturelles internationales successives. Dans le cadre de la Société des Nations, l’Institut international de coopération intellectuelle tenta, une première fois, de reprendre à Röthlisberger l’initiative d’élaborer la statistique internationale. L’I. I. C. I. chercha à s’appuyer sur la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et sur l’Institut international de statistique. Il faut, ici, mentionner l’action d’hommes non moins passionnés : le Français Lucien March et surtout les deux Polonais Jan Muszkowski (1882-1953) et Mieczysław Rulikowski (1881-1951).