Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Antarctique (suite)

• Le mouvement des masses d’eau. Fonctionnant comme de puissants réfrigérateurs et, accessoirement, comme des pourvoyeurs en eau douce, les glaciers et la banquise sont responsables de la formation d’un très net gradient de salinité et de température dans les eaux océaniques et, partant, de l’établissement d’une pente isobarique inclinée vers le sud. C’est donc en cette direction que s’effectue (parallèlement à celui qui est signalé dans l’atmosphère) un important transfert thermique de compensation, depuis les latitudes plus basses. Schématiquement, cet échange se fait par l’intermédiaire de trois masses d’eau superposées, qui viennent successivement en affleurement au terme d’un long parcours, déviées vers la gauche comme il convient.

La plus septentrionale et la plus superficielle est l’eau subtropicale, chaude et salée (12 à 13 °C, plus de 35 p. 1 000), installée à la hauteur des pointes méridionales des continents. Le front subtropical (ou convergence), au tracé très fluctuant, la sépare d’une masse d’eau tempérée (8 à 10 °C, 34,7 à 34,8 p. 1 000) dite « subantarctique ». Celle-ci arrive à son tour, par l’intermédiaire du front antarctique (ou convergence), en contact avec la masse d’eau antarctique superficielle qui provient de la dilution et du refroidissement de l’eau antarctique circumpolaire, encore chaude et salée (0,5 °C, 34,7 p. 1 000), située sous elle. Sauf au voisinage du continent, ces eaux sont animées d’un grand mouvement de dérive vers l’est : la répartition des densités conduit donc à des courants qui coïncident avec ceux que les vents feraient naître à eux seuls.

En compensation, des eaux de formation locale, donc froides et plus denses, sont affectées d’un mouvement inverse qui les fait plonger vers le nord. C’est d’abord de l’eau antarctique de surface, qui s’enfonce sous le front antarctique : on lui donne le nom d’eau antarctique intermédiaire. C’est d’autre part la formation près du continent d’une eau très froide subissant une descente vers les grands fonds, dont elle renouvelle l’eau abyssale : c’est l’eau antarctique profonde, qui dessine une vaste ronde, dont se détachent des branches qui s’échappent vers l’équateur à la faveur d’ensellements, dont le rôle exact n’est pas encore éclairci.

Au total, les eaux australes sont entraînées par un puissant mouvement zonal (dit « circumpolaire »), dont le débit a été estimé dans la partie la plus resserrée du détroit de Drake à 218 millions de m3/s en moyenne. C’est un des plus importants courants du monde, qui s’écoule à des vitesses variant entre 0,20 et 0,30 m/s. Intéressant les masses d’eau sur toute leur hauteur, il est fortement influencé par la forme du lit océanique, dont il gouverne en partie les processus morphologiques et sédimentologiques.

Cet affrontement de masses d’eau diversifiées a pour conséquence leur grande fécondité, due essentiellement à leur richesse en gaz dissous et à l’abondance des composés azotés. La vie se cantonne dans les couches superficielles, où le développement vital connaît un très court épanouissement estival, suivi d’une longue léthargie hivernale. La chaîne alimentaire (microfaune-copépodes-crustacés) assure la subsistance d’un nombre considérable de poissons et d’animaux amphibies, dont les plus volumineux (phoques, baleines), traqués et massacrés depuis deux siècles, ont dû chercher refuge vers des eaux que la banquise rend difficilement accessibles à l’homme.

Bilan des glaciers antarctiques

L’inlandsis antarctique est-il en progression ou en régression ? La réponse à cette question a une importance tant climatique qu’océanographique (variation du niveau de la mer). Mais l’évaluation d’un bilan glaciaire (ou différence entre l’alimentation et l’ablation annuelles), déjà fort délicate, est rendue ardue dans le cas des glaciers antarctiques, dont il est encore difficile d’apprécier le débit des émissaires et le volume des précipitations qui les alimentent. La diversité des valeurs proposées traduit ces incertitudes. Mais, dans l’ensemble, on estime que l’accumulation glaciaire due aux précipitations, à la condensation de vapeur et à la congélation de l’eau de mer (sous les plates-formes) peut être évaluée à 2 300 km3 par an. L’ablation provoquée par lèvent (15 p. 100), plus la fusion superficielle et l’évaporation (7 p. 100), plus la fusion sous-marine (9 p. 100) et surtout le vêlage (69 p. 100) atteindraient 1 800 km3 par an, soit un gain de 500 km3, représentant un exhaussement de 4,5 cm par an. Certains, considérant l’actuelle stabilité du glacier et du niveau marin, ainsi que la probable sous-estimation des pertes par icebergs, estiment que le bilan de masse de la glace est proche de l’équilibre.


Le continent et les fonds marins

Sous la glace et les eaux, le substratum géologique (qui n’apparaît que sur un étroit liséré littoral ou au sommet de quelques hauts-fonds) est encore mal connu dans sa nature et dans ses formes. Toutefois, les méthodes modernes de détection géophysique permettent d’en silhouetter les grands traits, à partir d’une distinction fondamentale entre une masse continentale centrale et des cuvettes marines périphériques.

• L’Antarctide. Elle comprend deux parties géologiquement contrastées, séparées par un grand accident qui la traverse en écharpe.
1. L’Antarctide orientale, massif de forme oblongue, est un vieux boucher, ancien édifice plissé (en deux phases, l’une précambrienne, qui a donné le noyau, l’autre calédonienne, responsable de la formation des bordures), ultérieurement mué en socle par le métamorphisme des roches sédimentaires. Gneiss et micaschistes y dominent, traversés par quelques rares pointements granitiques, comme dans les monts de Sør-Rondane. Tronqué par l’érosion, ce massif ancien a été recouvert par une série puissante (1 à 2 km), continentale (grès, grauwackes et schistes, avec des tillites témoignant d’une intense glaciation carbonifère), interstratifiée de sills, de dolérite et de basalte : ce sont les grès de Beacon, dont l’âge s’étage du Dévonien au Jurassique. Sismiquement stable (épaisseur de la croûte : 40 km en moyenne ; maximum : 48 au pôle d’inaccessibilité), le socle n’a connu qu’un rare volcanisme (en dehors du mont de Gauss) et des déformations postdévoniennes cassantes strictement localisées : dans les reliefs périphériques, encore enfouis sous la glace, séparés par des dépressions creusées sous l’actuel niveau de la mer (bassin de Wilkes, bassin polaire) et dans les montagnes transarctiques (de la mer de Weddell au cap Adare), dont les points les plus élevés émergent de la glace et sont modelés en reliefs tabulaires de plus de 4 000 m. Par sa structure et ses formes, le bouclier oriental évoque les autres socles de l’hémisphère austral.
2. L’Antarctide occidentale, plus petite, appartient par contre au domaine alpin :
— par sa forme en arc, dont la pointe (péninsule Antarctique) se prolonge dans les archipels de la Scotia et par-delà le détroit de Drake, dans l’édifice andin. Un tiers seulement est situé au-dessus de la mer, formant un archipel lâche, dont les points les plus hauts sont formés de pics aigus dans la péninsule Antarctique et les monts Sentinelles ;
— par son matériel plus récent, plus épais (plusieurs milliers de mètres, 10 000 en Géorgie du Sud), où prédominent les dépôts marins (grès et schistes) accumulés au pied du socle oriental, et complétés par d’imposantes venues éruptives ;
— par l’importance et le style des déformations qui ont joué depuis la fin du Crétacé (mouvements dits « laramiens », accompagnés d’intrusions et de métamorphisme) jusqu’aujourd’hui, sous la forme de plissements, de failles ou de décrochements. L’ampleur de cette tectonique est attestée par la formation d’une fosse sous-marine profonde au pied de l’arc insulaire de la Scotia ;
— par le rôle des effusions volcaniques, dont on peut suivre les manifestations depuis la Terre de Feu jusqu’à l’île de Ross : l’île de la Déception est un volcan parfois menaçant, dont l’ancien cratère a été envahi par la mer ; toute la bordure sud-pacifique est d’origine volcanique, notamment les monts Rockefeller, du Comité-Exécutif, Crary, Kohler (dont le point culminant, le mont Sidrey, 4 160 m, est un volcan éteint). C’est donc dans l’Antarctide que vient se boucler la « ceinture de feu » du Pacifique ;
— par son instabilité enfin, attestée par une forte séismicité liée à l’amincissement de l’écorce (30 km).