Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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littérature (suite)

Le terme de comparé exprime à la fois l’originalité, les ambitions et les incertitudes de la discipline. À la remarque de Jean-Marie Carré suivant laquelle la littérature comparée n’est pas la comparaison des littératures fait écho le proverbe « comparaison n’est pas raison », qu’Étiemble place en tête d’une méditation polémique, tandis que David H. Malone s’interroge sur « The Comparative in Comparative Literature » (1953). La comparaison ne suffit pas pour fonder une méthode ; le rapprochement d’éléments similaires peut mener à des parallèles ou des apparentements arbitraires, artificiels, évidents, plus proches de l’exercice de rhétorique que de la saisie d’une évolution ou d’une loi qui organise le corpus des œuvres. Aussi vaut-il mieux parler d’étude des rapports littéraires interlinguistiques ou interculturels. Toute corrélation supposant un ensemble, cette discipline considère les littératures comme une totalité, construite synchroniquement et diachroniquement. L’association de la synchronie et de la diachronie conduit au dessin de typologies qui tentent de rendre compte du changement et de la diversité des éléments littéraires par des constantes. Soucieux de respecter la propriété des différentes littératures et d’en dégager l’unité, de fixer les filiations, nécessairement d’ordre temporel, et de définir les lois des objets littéraires, le comparatiste se partage entre l’étude du commerce intellectuel et des familles artistiques, qu’il peut examiner sous leurs aspects « effectifs » (lectures, voyages, cercles d’écrivains, imitations, manifestes, traductions) ou analogiques, et la tentation de préciser les mobiles ou une esthétique de l’écriture, de dépasser l’enquête historique pour dessiner les cadres formels, stylistiques, culturels des expressions littéraires. La nature du rapport étudié varie suivant le point de vue unificateur choisi.

Lorsque le champ d’investigation est défini de manière strictement historique — échanges internationaux et grandes aires littéraires —, l’étude des intermédiaires (voyageurs, libraires, imprimeurs, critiques), des instruments de la diffusion (édition, traductions et adaptations, presse et aujourd’hui media de l’audio-visuel) et des origines ou des résultats de l’échange (fortune et réception, sources et influences) généralise au domaine interlinguistique les méthodes appliquées aux domaines nationaux. L’étude de l’influence de Don Quichotte en France ne diffère pas, par ses principes, de celle du même ouvrage en Italie ou en Espagne. À moins de porter sur un milieu cosmopolite (les écrivains étrangers à Paris entre 1920 et 1939), ces travaux se présentent, en fait, comme l’examen d’un segment d’une littérature nationale, considéré de l’extérieur. Ils peuvent, cependant, considérablement s’enrichir par les acquis de la sociologie et par l’application des méthodes de l’anthropologie culturelle à des ensembles plus complexes que les communautés primitives. L’échange suppose des concordances et des différences typologiques, sociales et culturelles, qui permettent la diffusion des éléments étrangers. Une culture équilibrée assimile ce qui lui est extérieur à la condition de préserver ses éléments constitutifs. La sensibilité ou l’incitation intellectuelle à ce qui est autre renvoie à la notion de personnalité de base et aux régulations internes du groupe. Le commerce littéraire est un cas particulier de l’intégration et de la variation culturelles, qui réclame l’analyse des modèles dominants dans la société considérée. Toute influence et toute réception provoquent distorsion ou transfiguration de l’élément originel, mais elles sont surtout les moyens de confirmer ou d’assurer une identité culturelle déjà établie. Faute de ces perspectives, l’histoire des échanges, si minutieuse soit-elle, paraît celle des déformations ou des reflets de l’étranger dans tel pays. L’analyse d’un commerce international ne peut se contenter d’énumérer les marchandises passées à la frontière et de décrire leurs éventuelles modifications ; elle doit définir la nature du contact et celle de la perméabilité à l’étranger.

On peut entreprendre de décrire la littérature de zones ethniques et linguistiques à une époque donnée (la Pensée européenne au xviiie siècle, de Paul Hazard) ou ce qui semble des permanences littéraires — maniérisme, baroque, romantisme —, ou encore l’histoire littéraire de l’humanité. Ces travaux risquent d’être de simples compilations, de juxtaposer les diverses littératures nationales ou d’atteindre à la généralité et à la nécessité de la loi par l’imprécision même de la notion utilisée. Mais ils sont le couronnement des recherches sur les échanges littéraires et sur les domaines nationaux ; fragiles dans leur équilibre ou superficiels, ils mettent en évidence la diversité et l’unité de l’expression littéraire. Les différences et les similitudes dégagent un relativisme et une universalité culturels, soit historiques (l’Europe des lumières), soit a-historiques. Les ressemblances qui ne résultent pas d’influences directes supposent des causes similaires — sociales et culturelles. Le romantisme n’est pas une entité, à moins de faire glisser l’art dans la métaphysique, mais certainement le signe d’un rapport spécifique du créateur et de sa communauté, du sujet et du devenir, que la littérature comparée doit préciser, comme le ferait une étude des mentalités. Ces synthèses trouvent une matière utile dans l’analyse comparée des idées morales, philosophiques, esthétiques, sociales, organisatrices des œuvres (une étude sémantique du terme de romantisme révélera que cette notion est particulièrement tardive en Angleterre), qui permet de préciser les cadres cognitifs de la réception et des similitudes.

La littérature comparée s’est laissé prendre au piège de la thématologie : fortune de mythes (Œdipe, Électre), de types sociaux (la religieuse, le marchand) ou psychologiques, de personnages littéraires (Don Juan), de personnalités (Napoléon, Socrate), de situations ou d’objets (le Rhin, la ville). Certes, la parenté des différents Œdipe de Sophocle à nos jours est forte : la légende elle-même. Mais le mythe est-il chez A. Gide ou chez J. Cocteau autre chose qu’une mince coquille chargée des fantasmes de l’écrivain ? La longue histoire de Prométhée (Raymond Trousson, 1964), qui enregistre et compare les transcriptions littéraires de la légende, n’éclaire ni la légende, ni les œuvres étudiées de manière originale. Qu’ont en commun séducteurs du Siècle d’or espagnol et de l’époque romantique, en littérature, à l’exception du fait de séduire ? Tout comme le sujet a besoin d’images pour assurer son identité et une saisie cohérente de lui-même, une société produit des fictions, nées de l’histoire et de la tradition artistique, pour dire son unité et ses épreuves. Les variations d’un mythe auquel personne n’accorde de crédit disent la « psyché » du groupe et l’imaginaire communautaire : types sociaux et psychologiques, situations et objets traduisent des rapports de force au sein d’une culture. Par ces études, la littérature comparée ne doit pas craindre de voir dans ces motifs l’expression du collectif, fût-ce par la médiation d’écrivains illustres. Par là, elle se développe en une ethno-psychologie comparée, qui prend pour matière le corpus littéraire.