Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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linguistique (suite)

Par ailleurs, le développement de la phonétique expérimentale, dû à l’attention portée aux changements phonétiques et aux découvertes techniques, fait apparaître de nombreux problèmes irréductibles à l’analyse linguistique historique. La conception générale de la langue comme produit historique, analysable selon la seule perspective historique, appuyée sur une méthodologie positiviste et fondée sur un relevé exhaustif des faits et des événements, aboutit à une atomisation des études linguistiques. La méthode historique a cependant permis à la linguistique de se constituer en tant que science en rejetant l’interprétation subjective ou l’imagination étymologique et en marquant la volonté de ne travailler que sur des faits. Mais, quand il est devenu évident que la dimension historique était impuissante à rendre compte de ce qu’est la langue et de son fonctionnement dans les sociétés humaines, un renouvellement des principes théoriques, et par là même l’élaboration de méthodes différentes, devenait inéluctable.


La philologie

À ses débuts, la grammaire reste proche d’études plus anciennes réunies sous le nom de philologie. Celle-ci, bénéficiant de l’attrait manifesté par le mouvement romantique pour les civilisations du passé, s’est développée en quelques dizaines d’années, à la fin du xixe s., sous la forme de la critique textuelle : elle vise à éclairer et expliciter les œuvres littéraires anciennes, ainsi qu’à reconstruire certains aspects des mœurs et des civilisations dont ces œuvres témoignent. Les premiers grands comparatistes ont été des philologues ; mais leur intérêt pour l’aspect plus spécifiquement « technique » de leur discipline (morphologie, syntaxe, lexique) et pour les phénomènes d’évolution phonétique aboutit à créer une branche nouvelle qu’ils opposent, sous le nom de linguistique, à la philologie ancienne.


La grammaire normative

La linguistique structurale s’oppose à la linguistique historique, tout en y prenant racine en quelque sorte, comme la linguistique historique se fonde en se détachant de la philologie. Elles s’opposent ensemble à un autre type d’études sur la langue, traditionnel en France depuis le xviie s. : la grammaire normative, qui formule les règles de grammaire qu’elle présente comme une norme à laquelle les locuteurs doivent se plier. À cet égard, l’attitude de F. de Saussure, dans le début du Cours de linguistique générale (1916), est claire : « On a commencé par faire ce qu’on appelait de la « grammaire ». Cette étude, inaugurée par les Grecs, continuée principalement par les Français, est fondée sur la logique et dépourvue de toute vue scientifique et désintéressée sur la langue elle-même ; elle vise uniquement à donner des règles pour distinguer les formes correctes des formes incorrectes ; c’est une discipline normative, fort éloignée de la pure observation et dont le point de vue est forcément étroit. » Une telle affirmation ne pourrait être acceptée actuellement sans nuances en raison des développements théoriques les plus récents. Ces nouvelles tendances (comme la grammaire transformationnelle) s’accompagnent d’une démarche rétrospective dans le sens d’une redécouverte des fondements théoriques qui sous-tendent les premières approches de la description et de l’explication des phénomènes linguistiques, tels qu’ils apparaissent, par exemple, dans la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660). L’étude des grammaires normatives est un aspect des recherches entreprises actuellement sur les conceptions philosophiques qui ont présidé à l’élaboration des théories générales sur la langue et le langage, au cours de l’histoire.

Les structuralistes ont généralement adopté la même attitude que F. de Saussure à l’égard de la grammaire normative, qui constitue, encore actuellement, un aspect essentiel de l’enseignement du français à l’école. Leurs critiques ne visent pas seulement les méthodes d’analyse utilisées par les grammairiens traditionnels (méthodes non explicites, définitions imprécises, souvent contradictoires, subjectivité des « interprétations »...) et les cadres rigides (parties du discours) hérités de la grammaire latine où s’inscrivent ces analyses ; ils insistent surtout sur le fait que la description de la langue effectuée par la grammaire traditionnelle repose sur un choix arbitraire, souvent implicite ; elle ne concerne qu’un sous-ensemble de la langue considérée, établi en privilégiant certains critères culturels et sociaux : ceux-ci donnent de la langue une vision déformée, qui ne correspond pas à la réalité. En outre, ces descriptions portent presque exclusivement sur la langue écrite et non sur la langue parlée, ce qui restreint le champ linguistique à celui du style littéraire, présenté abusivement comme l’expression ordinaire de la langue. L’ensemble prescriptif que constituent ainsi les grammaires normatives s’oppose à l’ensemble descriptif que proposent les linguistes structuralistes, c’est-à-dire celui dont on n’exclut arbitrairement aucun usage prétendument « incorrect ».

Actuellement, ces diverses disciplines (grammaire comparée, grammaire historique) continuent d’exister parallèlement à la linguistique ; c’est le cas aussi de la philologie, qui a élaboré ses propres méthodes pour des tâches qui lui sont spécifiques (établissement des textes).

Le problème de la classification des langues et de la parenté entre les langues s’est renouvelé dans la perspective structurale sous les deux formes de la linguistique génétique et de la typologie des langues. Cette dernière avait été esquissée, sur des bases psychologiques, dès le début du xixe s., par le linguiste allemand Wilhelm von Humboldt*, précurseur du mouvement structuraliste par l’importance qu’il accorde à la notion de forme, tant dans ses analyses descriptives de langues diverses que dans ses considérations générales sur la nature et le rôle du langage. Poursuivie de façon marginale, si l’on se place par rapport à l’ensemble des études génétiques, par l’inventaire systématique des différents types morphologiques, la typologie des langues n’acquiert un stade réellement développé qu’avec les premières études structuralistes. Les grands « fondateurs » du structuralisme, formés à la grammaire comparative historique comme E. Sapir aux États-Unis, N. Troubetskoï en Tchécoslovaquie ou L. Hjelmslev au Danemark, ont envisagé les questions de classification génétique et de classification typologique des langues non plus comme deux domaines différents, mais comme des aspects complémentaires, s’enrichissant mutuellement ou s’éclairant réciproquement.