Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

anomie (suite)

Tout autre est l’exemple d’une société où des activités considérées à l’origine comme moyens n’ont plus d’autre but qu’elles-mêmes : le but vers lequel elles tendaient à l’origine est oublié et le respect des conduites prescrites est devenu rituel : la conformité aux normes devient alors la valeur essentielle. Dans l’un ou l’autre des deux termes de l’alternative, le système social n’est pas assez souple pour adapter les normes et les valeurs les unes aux autres. On définira l’état de santé, pour une société, comme l’aptitude à maintenir l’équilibre entre l’attachement aux valeurs culturelles et l’attachement aux normes.

Le concept d’anomie dû à l’intuition fondamentale de Durkheim peut être d’un grand secours pour analyser et comprendre les crises qui secouent les sociétés industrielles avancées. Mais l’élucidation de la signification de ces révoltes ambiguës impose au sociologue le renouvellement et l’approfondissement de ce concept, et pose au philosophe le problème éternel de l’« ordre juste » et de la « bonne » société.

F. B.

 E. Durkheim, De la division du travail social (Alcan, 1893 ; rééd. P. U. F., 1960) ; le Suicide (Alcan, 1897 ; rééd. P. U. F., 1960). / S. de Grazia, The Political Community : a Study of Anomie (Chicago, 1948). / R. K. Merton, Social Theory and Social Structure (Chicago, 1949 ; 2e éd., 1957 ; trad. fr. Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, 1953 ; 2e éd., 1965). / R. Bendix et S. M. Lipset (sous la dir. de), Class, Status and Power (Chicago, 1953 ; nouv. éd., 1966). / T. Parsons, Essays in Sociological Theory (Glencoe, Illinois, 1954). / J. D. Reynaud (sous la dir. de), Tendances et volontés de la société française (S. E. D. E. I. S., 1966). / J. Duvignaud, l’Anomie. Hérésie et subversion (Anthropos, 1974).

anorexie

Comportement marqué par le « dégoût de la nourriture », le « refus de manger ».


Ce comportement a des causes, des significations et des traitements différents selon les genres d’anorexie. L’anorexie symptomatique des nouveau-nés est le signe de perturbation fonctionnelle des centres réflexes situés dans le cerveau, et, si l’enfant n’est pas prématuré, cette perturbation est due à des lésions cérébroméningées à la naissance (hémorragie cérébrale, anoxie, par exemple). Dans ce cas, le refus de l’alimentation est évidemment important et tenace, et, par là, se distingue de l’anorexie dite « primitive », où le nouveau-né, hypotonique, ne tire pas ou refuse sein et tétine.

Dans la première enfance, on observe des anorexies qui sont déjà négativistes, c’est-à-dire qu’elles sont des comportements d’opposition ; elles sont dues au refus du changement de nourriture ou au refus du changement de « mère nourricière ».

Plus tard, au cours de la seconde enfance et de l’adolescence, des anorexies par caprices ou par opposition peuvent se produire, et cela prouve encore davantage à quel point la conduite alimentaire est facilement prise pour support expressif des problèmes affectifs, cela à un niveau absolument non conscient.

L’anorexie mentale essentielle de la jeune fille réalise le tableau clinique le plus complexe et le plus grave. Cette maladie, décrite par Morton dès 1689, fut considérée jusqu’en 1920 comme d’origine mentale, et, au début du xxe s., on en faisait une forme d’obsession hystérique. Après les travaux de Simmonds (1914), on rattacha l’anorexie mentale à des troubles fonctionnels pluriglandulaires, l’autre symptôme (arrêt des règles ou aménorrhée) étant considéré comme engendré par la dénutrition.

La maladie est avant tout (à 95 p. 100) une maladie de jeune fille. Les symptômes majeurs sont l’arrêt des règles et le refus-dégoût de toute nourriture, avec, très rapidement, un état inquiétant d’amaigrissement s’accompagnant de troubles de la peau (sèche) et des phanères (cheveux et ongles cassants), ainsi que d’hypotension, troubles hormonaux divers, de l’acétonurie, une baisse du métabolisme de base. On note comme phénomènes psychologiques significatifs associés : un événement personnel (généralement secret, souvent bénin) à l’origine du nouveau comportement, la restriction alimentaire présentée comme une volonté de suivre un régime amaigrissant, des troubles digestifs, des pesanteurs, des nausées et des vomissements en cas d’alimentation, la manifestation d’une activité normale et même d’une hyperactivité accompagnée, au début, d’une plus grande résistance à la fatigue (la malade « prouve » ainsi qu’elle se porte très bien), le refus des pressions familiales qui, naturellement, se multiplient et finissent par devenir une véritable obsession collective autour de l’aliment. À la longue, l’organisme épuisé et la résistance nerveuse usée, un tableau d’asthénie avec bouffées dépressives s’installe, en même temps que la cachexie devient grave.

Les efforts les plus sérieux de compréhension de la maladie ont été faits par l’approche psychanalytique : manger ou ne pas manger devient, d’une part, un moyen de pression de l’entourage sur la malade et un moyen de rétorsion de la malade sur l’entourage, d’autre part le terrain obsédant et périodique d’un combat pour savoir qui va imposer sa volonté à l’autre. Lorsque cet aspect est seul souligné, on comprend le diagnostic de « perversion » que Lasègue appliquait à l’anorexie mentale.

Mais il y a plus : l’aliment est vécu sur le plan symbolique et inconscient comme significatif de la relation de dépendance aux parents nourriciers ; en le refusant, c’est, à travers lui, la relation de dépendance qui est refusée, et spécialement la relation à la mère, archaïque « nourrice », figure centrale de l’univers oral des premières années. L’aménorrhée pourrait alors signifier le refus de la condition féminine, refus de l’identification à la mère. Ce refus irait loin, si l’on pense qu’il signifie non pas seulement le refus de la féminité, de la sexualité adulte (Langdon ou Brown), mais encore (selon Waller) le refus de la maternité, d’être à son tour mère, ce qui renforcerait le refus de manger par suite de la confusion fantasmatique entre être grosse et être enceinte. Toutes ces motivations et ces fantasmes sont non conscients chez la malade, parce que leurs racines plongent profondément dans le passé et parce que la conscience morale est très puissante. En effet, le milieu nourricier est hyperprotecteur, et la mère est, dans une énorme majorité de cas, celle qui domine la maisonnée et se sacrifie à sa famille. Cet environnement et les liens de stricte dépendance tissés par la mère dans la relation avec la fille font que celle-ci ne peut pas, ne veut pas manifester l’agressivité de rupture. L’agressivité refoulée se fixe en une opposition passive entêtée, à l’abri du trouble somatique (perte de tout appétit, nausées, vomissements). Bien plus encore : par une surdétermination caractéristique de tout symptôme névrotique, la malade se punit de son agressivité en se condamnant, toujours par le jeu des mécanismes inconscients, à ne pas être femme et à mourir d’inanition. L’agressivité latente est donc culpabilisée, et l’autopunition va jusqu’à l’autodestruction.