Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

Lewin (Kurt) (suite)

À ce double titre, donc, elle rejoint les préoccupations majeures de la psychanalyse : de fait, ce sont les problèmes abordés par la Psychopathologie de la vie quotidienne qui sont traités par Lewin dans la période « psychologique » de son œuvre, ce sont les problèmes de la Psychologie collective de Freud* qui, selon certaines de leurs dimensions, se retrouvent dans la dynamique des groupes. Mais, s’il y a entre les deux démarches analogie de problèmes, il y a aussi divergence fondamentale de méthode. Le dessein de Lewin est expérimental, usant d’une méthodologie dont il maintient le canon traditionnel tout en s’efforçant d’en ordonner l’application à la spécificité du domaine psychosocial. La méthode freudienne exclut au contraire la maîtrise des variables. Aussi bien Lewin lui fera-t-il grief de ne point distinguer, comme il le tente lui-même, entre « problèmes systématiques » et « problèmes historiques » (au sens de l’histoire individuelle).


La théorie du champ

À ces exigences complexes et même apparemment contradictoires répondra la construction de la théorie du champ, développée en trois écrits fondamentaux : le Concept de direction en psychologie (1934), les Principes de psychologie topologique (1936), la Représentation conceptuelle et la mesure des forces psychiques (1938). Appuyée sur l’expérimentation psychologique, cette théorie ne saurait cependant se comprendre que sur le fondement des travaux d’épistémologie comparée poursuivis par Lewin entre 1920 et 1923, et notamment par ses recherches sur la théorie de la relativité physique.

Il existe dans un univers physique d’espace-temps des points d’univers qui sont donnés sans référence à un système de coordonnées préalablement spécifié, et des déterminations qui ne dépendent que de ces points. Tel est le système des lignes d’univers de Hermann Minkowski (1864-1909), indépendant de toute métrique : Max Born (1882-1970) le désigne comme système de référence absolu. En outre, à la représentation de cet univers, la topologie assure un type privilégié de détermination ordinale ; la métrique n’interviendra que du moment où l’on s’emploiera à spécifier dans une perspective relativiste les lois qui régissent la dynamique des processus spatio-temporels.

Cette construction épistémologique a une portée générale ; Lewin en esquissera d’abord l’application à l’épistémologie comparée de la physique et de la biologie (le Concept de génération existentielle — genèse — en physique, en biologie et en théorie de l’évolution, 1922) ; il l’étendra ensuite à la psychologie, puis à la psychosociologie, et tel sera le fondement de la théorie du champ. Aux « événements » de l’espace-temps de Minkowski, et à leurs rapports d’ordre, correspondront les « éventualités » de conduite, qui, dans une situation donnée, assignent à la personne la structure de ses possibles. Le problème de l’explication consiste alors à limiter par approximation progressive le champ de ces possibles, en fonction des contraintes qui s’y exercent actuellement. Et de même que les lignes d’univers de l’espace-temps de Minkowski se déterminent selon une métrique relativiste, de même devra se spécifier une « métrique psychologique » relativiste, propre à représenter les chemins de résolution des tensions intrapersonnelles, en d’autres termes les modes de satisfaction que Freud a rapportés aux stades oral, anal ou génital du développement de la libido. Une théorie des forces psychiques et du conflit peut être alors élaborée, et généralisée du domaine individuel à une dynamique des groupes.

C’est à cette dernière orientation qu’a été assurée, depuis la mort de Lewin, la plus large diffusion. Elle intéresse : d’une part, la dynamique des groupes restreints, issue des recherches conduites entre 1937 et 1940 avec le concours de R. Lippitt et R. K. White et qui attestent le développement de tensions agressives dans l’atmosphère suscitée par le style « autoritaire » du leader ; d’autre part, et conjointement, le privilège d’une décision collective par rapport à toute tentative de suggestion individuelle, dans l’adoption par les groupes réels de nouvelles normes d’action. De ce dernier point de vue, et dans la mesure même où les groupes considérés sont étudiés dans leur contexte propre, et non plus seulement en tant que groupes expérimentaux, est introduite la notion méthodologique de « recherche-action », équivalent psychosociologique de l’intime connexion qu’a instaurée la psychanalyse entre le dévoilement cognitif et la praxis où se réalise le sujet.

À l’horizon de cette généralisation, des modèles auxiliaires seront pourtant rendus nécessaires à l’abord du plan sociologique : espace de phase, en vue de la représentation des équilibres statistiques, démon de Maxwell*, en vue d’adapter à cette même considération statistique la notion méthodologique des contraintes. Bien que la disparition prématurée de Lewin n’en ait pas permis le développement, ils nous confirment, avec l’ampleur inégalée de son dessein, le ressort de ses acquisitions durables : une épistémologie stratifiée, présidant à la constitution d’une science de l’homme intégrée.

Les principales œuvres de Lewin

• Der Begriff der Genese in Physik, Biologie und Entwicklungsgeschichte (Berlin, 1922) ;

• Der Richtungsbegriff in der Psychologie. Der spezielle und allgemeine hodologische Raum (Psychologische Forschung, 1934) ;

• A Dynamic Theory of Personality (New York, 1935) ;

• Principles of Topological Psychology (New York, 1936) ;

• The Conceptual Representation and the Measurement of Psychological Forces (Durham, Caroline du Nord, 1938) ;

• Resolving Social Conflits, édité par Gertrud Weiss Lewin (New York, 1948) ;

• Field Theory in Social Science, édité par Dorwin Cartwright (Londres, 1952).

P. K.

➙ Agressivité / Groupe.

 M. Deutsch, « Field Theory in Social Psychology » dans Handbook of Social Psychology, sous la dir. de G. Lindzey et E. Aronson (Reading, Mass., et Londres, 1968-1970 ; 4 vol.). / P. Kaufmann, Kurt Lewin. Une théorie du champ dans les sciences de l’homme (Vrin, 1968). / A. J. Marrow, The Practical Theorist. The Life and Work of Kurt Lewin (New York, 1969 ; trad. fr. Kurt Lewin, sa vie et son œuvre, E. S. F., 1972).