Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

Lessing (Gotthold Ephraim)

Écrivain allemand (Kamenz, Saxe, 1729 - Brunswick 1781).



L’homme

Né à Kamenz, petite ville de Lusace où son père était pasteur, il reçoit, à l’école saxonne de Meissen, une très bonne éducation classique. Son père, qui veut faire de lui un pasteur, l’envoie ensuite étudier la théologie à Leipzig, en 1746. Mais le jeune Lessing préfère la poésie et le théâtre. Dès 1748, il fait jouer une comédie contre les précieux, le Jeune Savant (Der junge Gelehrte), qui lui vaut d’être comparé par une gazette à un « nouveau Molière », mais qui est aussi le signal de la rupture avec le pasteur, son père, comme de l’abandon de ses études théologiques.

Il commence une carrière d’homme de plume indépendant, qu’il va poursuivre sa vie durant, avec une seule interruption (1760-1765) où le besoin fera de lui le secrétaire du général B. F. von Tauentzien (1710-1791), qui commandait en Silésie. Jusque-là, les auteurs de langue allemande avaient ou espéraient avoir la faveur d’un prince ; Lessing est le premier représentant d’une littérature nouvelle, celle qui s’adresse au public bourgeois des villes. La philosophie des lumières, les lettres nouvelles sont accueillies et propagées essentiellement par les villes, qui accèdent à l’aisance et à la culture. Avec la diffusion des revues, les auteurs s’adressent désormais à l’opinion, aux lecteurs des gazettes, aux spectateurs du parterre, aux négociants de Leipzig ou de Hambourg plutôt qu’à un public de cour. À Berlin, Lessing travaille avec le libraire-auteur Friedrich Nicolai (1733-1811) et avec Moses Mendelssohn (1729-1786), le philosophe ; ils forment le groupe « éclairé » de Berlin, et aucun d’eux ne reçoit le soutien de la cour de Prusse. Alors que Frédéric II sert une pension à Voltaire, il ignore Lessing et ses amis. Il leur faut s’en remettre au public « éclairé », devenu assez nombreux pour les soutenir. Aussi est-il naturel qu’un auteur comme Lessing se soit si souvent adressé à l’opinion publique par le moyen du théâtre, dans les revues et aussi par des brochures. Polémiste-né, il porte les questions de poésie et, plus encore, de théologie devant le public des honnêtes gens. Avec lui, la théologie cesse de s’exprimer en latin pour parler allemand ; par là, Lessing continue Luther, traducteur de l’Écriture en langue vulgaire.


Drames bourgeois

L’actualité lui fournit des sujets et la méditation dramatique lui permet de dire ce qu’il ne peut pas toujours transmettre directement. Ainsi, le Libre Penseur (Der Freigeist), de 1749, sa seconde comédie, est, dans une forme modérée, sa justification devant son père ; il veut lui faire entendre qu’on peut être homme de bien sans être dévot. On n’admettait pas facilement en 1750, dans les pays allemands, qu’un homme pût revendiquer une morale sans l’étayer sur le dogme. Lessing aborde ensuite un sujet plus audacieux, celui des Juifs, dans une comédie du même titre (Die Juden). On y voit un jeune marchand juif qui sauve d’une attaque de brigands un gentilhomme en voyage. Invité au château, le jeune homme se voit néanmoins refuser la main de la jeune fille quand on apprend qu’il est juif. Le père pourtant reconnaîtra qu’on peut être juif et homme de bien. Ainsi commence le drame bourgeois en langue allemande.

Puis Lessing va chercher des modèles en Angleterre. Il commence alors à polémiquer contre J. C. Gottsched (1700-1766) et les défenseurs de la suprématie française. Dès 1750, soit presque vingt ans avant la Dramaturgie de Hambourg, Lessing écrit : « Il est certain que, si les Allemands suivaient leur penchant naturel, notre scène ressemblerait plus à la scène anglaise qu’à la française », ce qu’il illustre avec un drame taillé sur un modèle anglais : Miss Sara Sampson (1755).

Entre 1755 et 1767, Lessing continue sa campagne pour un répertoire national et donne sa meilleure pièce : Minna von Barnhelm.


« Minna von Barnhelm » et « Dramaturgie de Hambourg »

Déjà en 1760, il a publié une traduction allemande du théâtre de Diderot, qui lui a aussi servi de modèle, bien qu’il ne fût pas anglais, plus sûrement que Shakespeare, qui ne sera vraiment adopté que par la génération suivante.

La guerre de Sept Ans, terminée en 1763, fournit à Minna von Barnhelm (1767) son arrière-plan. La Saxe et la Prusse s’y sont trouvées dans deux camps opposés, et, quand le major Tellheim, officier prussien blessé et devenu inapte au service, rencontre Minna, qui est saxonne, leur amour est contrarié par leurs sentiments patriotiques respectifs. La pièce montre comment cet obstacle à leur bonheur sera surmonté. Dans Poésie et vérité, Goethe écrit que la pièce « est d’un contenu national, parfaitement représentatif de l’Allemagne du Nord ; première œuvre théâtrale inspirée par la vie, par un grand événement, elle est spécifiquement de son temps ; son effet a été immense ».

De 1767 à 1769, Lessing est associé à la direction du Théâtre national, qui a été fondé à Hambourg. Alors que les pays allemands sont partagés entre un grand nombre d’États dynastiques, l’idée d’une scène nationale représente pour beaucoup un idéal. La tentative hambourgeoise sera sans lendemain, mais elle aura donné à Lessing, chargé d’en rendre compte dans une chronique hebdomadaire, l’occasion de réunir ses articles dans sa Dramaturgie de Hambourg (Hamburgische Dramaturgie).

Pour Lessing, Shakespeare, qui vient d’être traduit en allemand par C. M. Wieland (1733-1813), est le seul poète tragique des temps modernes. Sans se soucier d’Aristote et de ses règles, il a retrouvé, spontanément, la grandeur des tragiques anciens. Son théâtre est immense et divers, sublime et brutal comme la vie elle-même. Comparées à cet univers shakespearien, les pièces de Corneille et de Racine sont un théâtre de petits maîtres, de préciosité et d’artifice. Qu’importent aux Allemands les intrigues de cœur et leurs subtilités ? Qu’ils se pénètrent de Shakespeare et ils auront la chance de faire, un jour, de bonnes pièces. « En effet, un génie ne peut être éveillé que par un autre génie, et surtout par un génie qui semble tout devoir à la nature. »

Ainsi, Emilia Galotti (1772) est une authentique tragédie bourgeoise, dont le décor est un palais princier mais dont l’héroïne est fille de marchand. Refusant de céder au caprice d’un prince despotique et frivole, Emilia est une âme sans détours que n’entame pas la vilenie du monde. Elle illustre la bourgeoisie opposée à l’intrigue inavouable d’un prince « rococo ».