Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Lénine (Vladimir Ilitch Oulianov, dit) (suite)

La révolution en marche (1911-1917)

En janvier 1912, une conférence du P. O. S. D. R. se réunit à Prague : le réveil du mouvement ouvrier en Russie annonce un renouveau. La conférence exclut les mencheviks « liquidateurs », met le parti sous la direction exclusive des bolcheviks, qui décident alors la publication d’un organe quotidien légal, la Pravda (la Vérité), qui changera plusieurs fois de titre du fait des interdictions. Les mencheviks sont désormais dépassés ; les tentatives unitaires de Trotski seront vaines. En 1912, le 1er mai, 400 000 ouvriers arrêtent le travail en Russie. En juin, Lénine se transporte à Cracovie, pour animer de plus près le travail en Russie. Aux élections à la quatrième douma (automne 1912), les députés bolcheviks ont plus d’un million de voix ouvrières (contre 200 000 aux mencheviks). En dépit des efforts de l’Internationale socialiste, la scission entre bolcheviks et mencheviks est totale.

La santé de Kroupskaïa exige le déménagement de Lénine et de sa compagne dans le village de Poronin, au pied des Hautes Tatras. Lénine y prépare un congrès du parti qui doit se tenir en été 1914, mais que la guerre rend impossible. Quand celle-ci éclate, il obtient un passeport pour la Suisse, d’où il assistera à l’effondrement de l’Internationale socialiste face à la guerre.

Au moment où éclate la guerre, les conceptions politiques des bolcheviks s’opposent à tout ce que le marxisme officiel enseigne en Russie comme dans l’Internationale : les bolcheviks refusent de considérer l’étape de la démocratie bourgeoise comme le but essentiel de la lutte à mener dans un pays arriéré. L’échec de 1905 a amené les mencheviks à rejoindre de fait le camp de la bourgeoisie libérale. Il a conduit Lénine à élaborer la théorie de la nécessité de l’alliance entre le prolétariat et la paysannerie pour établir une dictature révolutionnaire qui permettrait à son tour de soulever l’Europe industrialisée. Par contre, la question des soviets reste controversée parmi les bolcheviks. Le caractère spontané de ces assemblées leur paraît remettre en question la prééminence du parti.

Mais c’est sur la question de la guerre que le clivage entre Lénine et la social-démocratie traditionnelle va se cristalliser. Les grands partis de la IIe Internationale se solidarisent avec leurs gouvernements respectifs ; Lénine, qui fait reparaître en Suisse, dès octobre 1914, l’organe central bolchevik le Social-Démocrate, écrit un manifeste dans lequel il souhaite la défaite de la monarchie tsariste. Il voit dans la guerre la chance de la révolution. Pour transformer la défaite éventuelle du tsarisme en révolution, pour lutter contre le « social-chauvinisme », il réunit la conférence de Zimmerwald en septembre 1915, puis celle de Kienthal en avril 1916. C’est la préparation de la IIIe Internationale. L’analyse théorique de l’impérialisme (l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, écrit au printemps 1916, publié en 1917) s’accompagne de l’affirmation que le développement inégal du capitalisme peut permettre la victoire du socialisme d’abord en Russie, alors même que les grands États capitalistes occidentaux resteraient sous la domination bourgeoise. (V. impérialisme.)

En Russie, l’organisation bolchevik a été décapitée par l’arrestation des députés et du bureau russe du Comité central à la fin de 1914. Mais, en 1916, le tsarisme est discrédité. Le rôle de Raspoutine, le désastre militaire, la crise économique de l’hiver 1916-17 sonnent le glas du régime. Lénine analyse les conditions d’une possible révolution : outre « la répugnance des couches inférieures à voir encore baisser leur niveau de vie », il faut, pour provoquer une révolution, « que les couches supérieures se trouvent dans l’impossibilité de continuer à gérer de la même façon le pays et son économie ». C’est le cas en Russie. Mais, « si l’oppression des couches inférieures et la crise des couches supérieures pourrissent le pays, elles ne sauraient susciter une révolution en l’absence d’une classe révolutionnaire capable de transformer la condition passive des opprimés en indignation et en révolte active ». C’est là qu’est le rôle des bolcheviks.


La prise du pouvoir (1917)

En mars 1917, Petrograd se révolte. Comme en 1905, un soviet se forme, composé d’ouvriers, de soldats et de paysans. Mais il est dominé par les mencheviks et les sociaux-révolutionnaires, qui font confiance à un gouvernement provisoire constitué par les bourgeois libéraux sous la direction de Lvov, qui s’est adjoint le socialiste Kerenski*. Le gouvernement libère les détenus politiques, promulgue une amnistie et la liberté des nationalités et des syndicats. Mais il maintient les alliances du tsarisme et continue la guerre.

Les bolcheviks hésitent face aux événements. Certes, alors que les mencheviks, encore majoritaires au Ier Congrès panrusse des soviets, soutiennent le pouvoir bourgeois, la Pravda, bolchevik, réclame dès le début de mars la fin de la guerre, mais se contente de demander la mise en place d’une république démocratique. La libération des dirigeants bolcheviks arrêtés entraîne le ralliement de la majorité bolchevik à un soutien critique au gouvernement provisoire, représentant la nécessaire étape bourgeoise. Lénine, qui, dans ses Lettres de loin, a recommandé la constitution d’une milice ouvrière et la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, est alors minoritaire. Il lui faut revenir en Russie. Il obtient, à la suite de négociations entre Platten, un socialiste suisse, et l’ambassade d’Allemagne de traverser ce pays dans un wagon « exterritorialisé » ; l’Allemagne croit ainsi favoriser la désorganisation de la défense russe.

Le 16 avril, Lénine arrive à la gare de Petrograd. Dès son premier discours, il salue « la révolution russe victorieuse, avant-garde de la révolution prolétarienne mondiale ». Il développe les « thèses d’avril » : le gouvernement provisoire est un gouvernement impérialiste et bourgeois, et il est impossible de terminer la guerre sans renverser le capital. Il faut que les soviets soient le lieu d’où sortira le nouveau pouvoir, qui appliquera les mesures bolcheviks : nationalisation de la terre, fusion des banques en une grande banque nationale, contrôle des soviets sur la production et la distribution. Enfin, Lénine propose l’abandon du terme social-démocrate et l’adoption de celui de communiste. Beaucoup de bolcheviks s’opposent aux « thèses d’avril », qui paraissent dans la Pravda sous la seule responsabilité personnelle de Lénine. Ce dernier multiplie les meetings, les réunions avec les ouvriers et les soldats. Avec un programme simple, « le pain, la terre et la paix », il envisage la poursuite du mouvement révolutionnaire. Il obtient enfin l’adoption de ses thèses par la majorité des bolcheviks au cours de la conférence d’avril du P. O. S. D. R. La plupart des petits groupes indépendants se rallient à leur tour au bolchevisme.