Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

Lassus (Roland de) (suite)

• Les chansons françaises. En France, la chanson* connaît au xvie s. un épanouissement aussi considérable que le madrigal en Italie. Elle possède toutefois un caractère très différent. Écrite sur un texte strophique, elle met en scène des situations parfois élégiaques, mais le plus souvent piquantes ou comiques. C’est la forme musicale favorite des amateurs, qui s’assemblent pour l’interpréter soit a cappella, soit accompagnés d’instruments.

Dans les cent trente-cinq chansons qu’il laisse, Lassus se montre particulièrement éclectique en ce qui concerne le choix des textes. Comme le remarque Charles Van den Borren (1874-1966), l’historien du compositeur, « qu’il puise des pièces de vers anonymes dans des anthologies comme Fleur de Dame ou qu’il emprunte à des poètes connus, non seulement il s’arrête de préférence à celles qui répondent le mieux au goût des amateurs, mais il repère... celles qui se prêtent avec le plus de docilité à une traduction musicale capable d’intéresser par l’un ou l’autre trait hors du commun ». Parmi ses poètes préférés, nous relevons Clément Marot* (dont il met plus de quinze textes en musique), Ronsard* (qui lui inspire celles qui comptent parmi ses meilleures œuvres [Bonjour mon cœur]), Baïf, du Bellay*, Mellin de Saint-Gelais (1491-1558), R. Belleau (1528-1577), O. de Magny (1529-1561)...

Sur le plan musical, quatre grands types se dégagent. La chanson « œuvre de terroir » est pleine de saveur, ainsi Dessus le marché d’Arras. La chanson satirique permet à l’auteur d’exercer une verve ironique (Quand mon mari vient de dehors ou Un jeune moine). Nous trouvons encore des chansons d’amour, de type madrigalesque, comme Amour donne moi, ou Un doux nenni. Dans de nombreuses pièces, enfin, le pittoresque l’emporte, et le compositeur ne se fait pas faute d’en exploiter toutes les possibilités expressives (Margot labourez les vignes, O vin en vigne). Ajoutons encore qu’une des chansons de Lassus constitue l’un des plus grands succès de la seconde moitié du xvie s. : c’est la célèbre Suzanne un jour, composée sur un texte de Guillaume Guéroult et qui se retrouvera dans nombre de recueils, vocaux ou instrumentaux.

Si le madrigal est le plus souvent à cinq voix, les chansons sont à quatre, cinq, six et même huit parties. Certaines sont à refrain, d’autres construites en forme de da capo. Le musicien y montre son aptitude à traduire toutes les situations, qu’elles soient élégiaques, comiques ou satiriques. C’est un art sans faiblesses, sans inégalités, qui donne son dernier éclat à un genre musical qui ne survivra guère au compositeur.

• Les lieder polyphoniques allemands. Fondés sur des mélodies populaires en langue allemande utilisées comme ténor et traitées en contrepoint, les quatre-vingt-treize lieder de Lassus s’inscrivent dans la tradition de Finck, de Senfl et de nombreux compositeurs contemporains de Luther*. Les textes en sont de caractère très divers. Certains sont de véritables chants religieux, se rattachant à l’esprit de la Réforme. D’autres, au contraire, relatent des scènes de chasse (Es jagt ein Jäger), de la vie populaire (Ein Körbelmacher) ou célèbrent l’amour mélancolique (Annelein, Frölich und frei). À l’exception des premiers, qui sont écrits à trois parties, le compositeur traite ces lieder à cinq voix, y insérant nombre d’éléments stylistiques empruntés à la chanson et au madrigal.


L’œuvre religieuse

Tout aussi universelle que l’œuvre profane, l’œuvre religieuse de Lassus aborde tous les genres alors en usage.

• Les messes. Cinquante-deux messes nous sont restées du compositeur. Se conformant à la tradition créée par ses devanciers, Lassus traite les cinq textes de l’ordinaire : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus suivi du Benedictus. Toutefois, au moment où il aborde cette forme, une transformation importante vient de s’opérer : l’usage d’écrire des messes à plusieurs voix sur une partie de ténor empruntée au chant grégorien est tombé en désuétude. Une nouvelle technique se fait jour, celle de la « messe-parodie ». Dans cette dernière, ce n’est plus une seule voix qui emprunte sa substance à une mélodie préexistante, mais ce sont toutes les parties. En outre, le thème n’est plus qu’exceptionnellement emprunté à la liturgie. Au contraire, il appartient à une chanson polyphonique (fût-elle des plus lascives), à un madrigal ou — fait assez exceptionnel — à un motet. La ligne mélodique se trouve alors développée, déformée, afin d’adhérer au nouveau texte. Parmi les chansons utilisées, nous trouvons notamment : Puisque j’ai perdu ; Là, là, maître Pierre ; Douce Mémoire, la célèbre chanson de Pierre Sandrin. De son côté, la messe Ite rime dolente est écrite sur un madrigal de Cyprien de Rore. Quant à celle qui est intitulée In te Domine speravi, elle emprunte sa substance à un motet de Lassus lui-même.

Le compositeur conçoit ces messes à quatre, cinq ou six voix, plus rarement à huit. Deux formes d’écriture ont essentiellement sa faveur : l’une josquinienne, polyphonique et dense ; l’autre, au contraire, de type madrigalesque, dynamique et allégée. Lassus emploie en outre le double chœur. En dépit de la valeur musicale intrinsèque de ces œuvres, ce n’est pas là qu’il faut chercher le meilleur du compositeur ; celui-ci ne trouve pas dans les textes des messes l’élément émotionnel propre à susciter l’écriture dramatique où il excelle.

• Le Magnificat. Les cent versets de Magnificat composés par Lassus voient le jour en 1619, publiés par ses fils. Ici encore, le musicien se conforme à l’usage de l’époque, qui est de faire alterner les versets impairs, monodiques, et les versets pairs, polyphoniques. De plus, il utilise tantôt un cantus firmus grégorien (la moitié de Magnificat est construite ainsi), tantôt un texte de chanson, de madrigal ou de motet, qu’il parodie. Dans ce cas, il existe une mélodie commune à tous les couplets, et celle-ci s’allonge ou se contracte en fonction du nombre de syllabes du texte. Lorsqu’il s’agit d’un cantus firmus, celui-ci se voit, en revanche, traité de façon différente à chaque verset, donnant ainsi l’impression d’une série de variations sur un thème donné.