Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
L

langue

Système de signes vocaux constituant un instrument de communication spécifique à l’espèce humaine.


La langue


Qu’est-ce que la langue ?


Langue et parole

Ferdinand de Saussure*, le premier, a introduit en linguistique une distinction théorique qui sera à la base du développement des recherches modernes sur le langage. Dans le Cours de linguistique générale, il définit les concepts de langue et de parole, dont l’opposition représente la « première bifurcation » que l’on rencontre dans l’étude du phénomène humain qu’est le langage*. Cette opposition peut être résumée sous la forme suivante : la langue est le code dont l’existence permet à l’homme de communiquer à l’intérieur de sa propre communauté linguistique ; la parole est la mise en œuvre de ce code par des actes concrets. Mais le texte de F. de Saussure est beaucoup plus complexe par ses implications théoriques et méthodologiques que ne le laisse entendre cette courte définition. En regroupant tous les énoncés concernant l’opposition langue/parole, on constate qu’ils peuvent être répartis selon trois axes principaux.

• Premier axe : opposition social/individuel. Dans cette perspective, la langue est définie comme l’ensemble des habitudes linguistiques permettant à un individu appartenant à une communauté de comprendre les autres et de se faire comprendre d’eux. De plus, pour qu’il y ait langue, il faut qu’il y ait une « masse parlante ». En effet, la langue, phénomène sémiologique, n’existe pas en dehors du fait social. On a donc l’opposition social (langue)/individuel (parole). Cette idée aura une conséquence importante pour la théorie saussurienne et, à sa suite, pour la théorie structuraliste : tout ce qui est individuel se trouve dans la parole : il n’y a pas d’activité du sujet parlant au niveau de la langue.

• Deuxième axe : opposition fait de mémoire/fait de création. Ce deuxième aspect découle du premier. En effet, puisqu’il n’y a pas d’activité du sujet parlant au niveau de la langue, celle-ci n’est qu’un produit que l’individu enregistre passivement. Elle n’est qu’un ensemble de faits de mémoire : pour en parler, F. de Saussure utilise les termes de trésor déposé, de trésor intérieur, de dépôt, de somme d’empreintes déposées dans chaque cerveau, etc. La langue peut être comparée à un dictionnaire qui procède à l’enregistrement des signes linguistiques communs à la « masse parlante », mais non à un seul individu. Cette conception de la langue comme proche d’un dictionnaire (répertoire d’éléments), qui ne serait pleinement réalisé que par l’ensemble des sujets parlants, a eu pour conséquence de bloquer le développement de la syntaxe (théorie de la formation des phrases). La parole, elle, est décrite comme un acte individuel de volonté et d’intelligence ; c’est à elle qu’appartient tout ce que le langage peut contenir de libre création.

• Troisième axe : opposition code/manière d’utiliser le code. C’est ce troisième aspect qui est le plus souvent retenu et commenté chez les continuateurs de Saussure. La langue est ici définie comme le code commun à tous les individus d’une même communauté, et la parole comme la façon dont on l’utilise. F. de Saussure illustre cette idée par la comparaison avec une symphonie qui a une existence propre (la langue) indépendamment de chaque exécution qui en est faite (la parole). Et les fautes éventuelles des musiciens ne compromettent pas la réalité de la symphonie. Dans cette perspective, la langue-code est décrite comme un système dont les termes ne prennent de valeur que par les oppositions qu’ils entretiennent ; la méthodologie mise au point par les structuralistes vise à établir les relations entre ces termes.

De ces trois oppositions résulte le principe fondamental de la linguistique structurale : l’étude de la langue est primordiale, la parole n’étant qu’un aspect, toujours plus ou moins accidentel, de l’exercice de la langue. Cependant, pour connaître la langue, on n’a d’autre possibilité que d’examiner des actes de parole, dont le linguiste devra dégager les caractères communs en éliminant les variations non pertinentes, telles que les particularités individuelles tenant à des faits d’ordre psychologique (intelligence, mémoire, degré d’intérêt porté à la conversation, etc.) ou d’ordre sociologique et situationnel. Un exemple peut illustrer ce point : l’abbé Rousselot (1846-1924), phonéticien français, avait constaté, lors de ses expériences, qu’il relevait environ dix [a] phonétiquement différents au cours de ses enregistrements. Or, la structure de la langue française ne comporte pas dix [a] différents. On peut donc dire que dans la parole on peut relever toutes les réalisations différentes ; on peut même les mettre en rapport avec diverses causes (entourage phonétique, accent régional, appartenance sociale, etc.), alors que, dans l’étude de la langue (v. phonologie), le linguiste établira qu’il s’agit en fait d’un seul phonème. La langue doit être, selon F. de Saussure, le seul objet de la linguistique. Il fait néanmoins une concession lorsqu’il affirme que l’on pourrait parler à la rigueur d’une « linguistique de la parole », mais celle-ci ne doit pas être confondue avec la linguistique proprement dite, celle de la langue.


Synchronie et diachronie

C’est donc à l’intérieur de la langue que F. de Saussure tracera la seconde bifurcation qui concerne l’étude du langage, celle qui sépare l’étude synchronique de l’étude diachronique. La linguistique synchronique étudie l’état de la langue à un moment donné, alors que la linguistique diachronique compare des états successifs de la langue à diverses époques. Le choix de F. de Saussure établissant que l’aspect synchronique prime l’aspect diachronique (en effet, pour la masse parlante, il est la seule réalité de la langue) a eu, lui aussi, une conséquence décisive pour l’évolution de la linguistique : il entraîne la notion de système et, de là, celle de structure ; « la linguistique synchronique s’occupera donc des rapports psychologiques et logiques reliant des termes coexistants et formant système, tels qu’ils sont aperçus par la même conscience collective ». Ces deux dichotomies saussuriennes ont eu pour conséquence de faire considérer tous les aspects du langage mettant en jeu le sujet parlant et la situation comme extra-linguistiques.