Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
K

Kaverine (Veniamine Aleksandrovitch) (suite)

Tout en restant fidèle à ce goût de l’intrigue élaborée, qui donnera à la plupart de ses œuvres la structure du roman d’aventures, Kaverine fait cependant une place de plus en plus grande à l’observation et à la description du milieu social. La nouvelle policière Konets khazy (la Fin du repaire, 1925) est en même temps un reportage bien documenté sur le monde de la pègre, qui prospère pendant les premières années de la N. E. P. Dans Deviat desiatykh soudby (Neuf Dixièmes de destin, 1925), les journées révolutionnaires de 1917 servent d’arrière-plan à l’action. Enfin, l’intrigue du premier roman de Kaverine, Skandalist, ili vetchera na Vassilievskom ostrove (l’Homme à scandales, ou les Soirées de l’île Vassilievski, 1928), a pour cadre les milieux universitaires et littéraires de Leningrad, que l’auteur connaît bien.

L’évolution des « compagnons de route » vers le réalisme socialiste trouve Kaverine partagé : s’il sacrifie à la littérature du plan quinquennal par une suite de reportages sur une grande entreprise agricole (Prolog [Prologue], 1931), il illustre dans Khoudojnik neizvesten (Peintre inconnu, 1931) le conflit tragique de l’artiste avec une société planifiée et utilitaire. Le conflit de l’inventeur, du créateur, de l’explorateur de voies nouvelles avec la routine, l’envie, la pesanteur du milieu, conflit qui sera désormais au centre de son œuvre, trouve cependant une solution optimiste dans les romans des années 1934-1956, les plus tributaires de l’esthétique du réalisme socialiste : le roman Ispolnenie jelani (l’Accomplissement des désirs, 1935-36), où le conflit est situé dans un milieu de philologues ; le roman d’aventures pour la jeunesse Dva kapitana (Deux Capitaines, 1940-1945), où se trouvent confrontées les destinées d’un explorateur polaire d’avant la révolution et de son héritier soviétique ; enfin la trilogie Otkrytaïa kniga (le Livre ouvert, 1953-1956), dont le personnage central est une femme, médecin et microbiologiste, qui doit lutter pour imposer sa découverte.

La sévérité de la critique pour cette dernière œuvre montre, cependant, que Kaverine n’a jamais abjuré le sentiment aigu des conflits de son temps. Les œuvres écrites après 1956, notamment les nouvelles Koussok stekla (le Morceau de verre, 1960), Sem par netchistykh (Sept Couples d’impurs, 1962) et Kossoï dojd (la Pluie oblique, 1962), ainsi que le roman Dvoïnoï portret (le Double Portrait, 1966), ont pour thème central l’analyse des mécanismes d’oppression de l’époque stalinienne et de leurs survivances, et elles occupent ainsi une place importante dans la littérature du dégel. Il en est de même des souvenirs autobiographiques (Neizvestnyidroug [l’Ami inconnu], 1960) et littéraires (Zdravstvouï brat, pisat otchen troudno [Salut, frère, écrire est très difficile], 1965), notamment sur les Frères Sérapion, ainsi que de son discours au IVe Congrès de l’Union des écrivains, en 1967, qui appuie la lettre de Soljenitsyne contre la censure (et qui, pour cette raison, n’a pu être prononcé et n’a été diffusé qu’en manuscrit).

M. A.

Kawabata Yasunari

Romancier japonais (Ōsaka 1899 - Zushi, préfect. de Kanagawa, 1972).


Son enfance est marquée par les deuils et la solitude. Orphelin de père et de mère, Kawabata est élevé par ses grands-parents ; tout jeune encore, il voit disparaître sa sœur unique et sa grand-mère, puis, à seize ans, son grand-père. La maladie de ce dernier lui inspire son premier écrit, le Journal de ma seizième année, retrouvé et publié tel quel dix ans plus tard, en 1925 : avec une froide lucidité et une stupéfiante maturité, l’adolescent observe la décomposition progressive du vieillard, dont la forte personnalité l’avait profondément influencé.

Étudiant à Tōkyō, il consacre ses vacances à des voyages à pied dans la presqu’île d’Izu. La rencontre d’une troupe d’artistes ambulants, qu’il suit jusqu’à Shimoda, lui inspire une nouvelle (publiée en 1926) qui reste le chef-d’œuvre de ses débuts littéraires, la Danseuse d’Izu (Izu no odoriko) ; c’est un poème en prose où la description des paysages s’allie harmonieusement à l’évocation d’une naïve idylle qui se réduit à quelques regards échangés avec une petite danseuse de quatorze ans. La simplicité des moyens, la délicatesse de touche, l’apparente limpidité d’un style qui masque les sensations les plus troubles, tout ce qui fait l’attrait des romans de l’âge mûr s’y trouve déjà et fait la preuve d’une rare maîtrise.

Avec des condisciples de l’université, Kawabata participe alors à la fondation de revues littéraires : Shinshichō (Pensée nouvelle, 1921), Bungei-shunjū (les Annales littéraires, 1923). On le comptera parmi les « néo-sensationnistes » qui mettent en cause le réalisme des écrivains de gauche, mais il évitera toujours les engagements politiques trop marqués, pour se réfugier dans une sorte d’esthétisme teinté d’un nihilisme à relents bouddhiques. Il s’en explique du reste dans son Autobiographie littéraire (Bungaku-teki jijoden, 1934) : « Je tiens les classiques de l’Orient, et singulièrement les Écritures bouddhiques, pour la plus haute littérature du monde. Je vénère ces textes non point pour leur enseignement religieux, mais pour leur imagination littéraire. »

Dans les années 30, son activité est considérable, mais consiste essentiellement à composer des nouvelles dont la concision est parfois poussée à l’extrême, comme dans ses tenohira no shōsetsu, « romans dans le creux de la main » ; ces œuvres pourraient n’être que des exercices de style, mais certaines sont de véritables joyaux.

Ce goût du poli, du ciselé, de l’achevé, on le retrouvera dans son premier « long roman » — deux cents pages à peine —, le Pays de neige (Yukiguni), dont la mise au point prendra treize années, de 1935 à 1948. Dans l’austère et fascinante beauté d’un paysage de montagnes dont l’hiver fait un monde clos, un homme de la ville poursuit, année après année, la quête désespérée d’un amour mélancolique et lointain.