Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
J

Jura (suite)

Le peuplement et l’économie

Malgré ces bordures accueillantes, le Jura a fait longtemps figure de pays dur à maîtriser, et la rigueur de son climat en rend parfois la traversée malaisée. Il est peuplé depuis l’âge du fer. Les trouvailles multipliées sur ses bordures montrent assez l’unité du peuplement d’alors et la précocité des mouvements d’échange. Cependant, la partie haute demeure déserte jusqu’au Moyen Âge : les Romains ont aménagé des itinéraires suffisamment commodes pour atteindre facilement le limes rhénan (par Augst, près de Bâle) ou les pays de la Moselle (par Jougne et Besançon). Le peuplement romain s’accrocha à ces routes, et la solidarité entre les deux versants se maintint jusqu’à la Réforme, cependant qu’au nord le Jura était très vite submergé par la vague alamane.

La conquête du pays haut, sous l’impulsion de seigneurs ou d’abbayes (comme celle de Saint-Claude sur le versant français, ou celle de Romainmôtier en pays de Vaud), se fit progressivement au Moyen Âge. On apprit à tirer parti des forêts des sommets, des pâturages, des eaux courantes. Le milieu offrait des ressources variées, mais qui se prêtaient peut-être moins bien que d’autres à l’autarcie. La montagne fournissait ses fromages, ses outils, parfois ses travailleurs aux bas pays bordiers qui lui vendaient le grain, le vin, le sel. D’un versant à l’autre, les échanges aussi étaient actifs, comme en témoigne le péage de Jougne.

La vie urbaine ne s’est pourtant guère épanouie à l’intérieur de la chaîne. Les centres les plus importants forment deux chapelets, sur les deux bordures. Les villes des plateaux ne doivent pour la plupart leur essor qu’aux succès industriels du xixe s.

La révolution industrielle et la formation des nations modernes entraînèrent pour l’économie jurassienne des reconversions profondes, mais inégales selon les versants. Le Jura français s’est en partie vidé, et ses bordures ont perdu l’agriculture délicate qui en faisait l’honneur. Les villes bordières ont stagné, à l’exception de Besançon et de Montbéliard. La seule zone à avoir connu une extension rapide, c’est la plus haute. À l’exemple de la Suisse, l’activité industrielle y a permis de triompher du milieu ingrat. Oyonnax, Saint-Claude, Morez, Pontarlier, Morteau, Maîche témoignent de cette vitalité.

Sur le versant suisse, l’accumulation humaine s’est poursuivie, cependant que les orientations agricoles restaient plus stables qu’en France. Mais la prospérité est née d’ailleurs, de la multiplication des ateliers, créés à l’origine à l’instigation des entrepreneurs protestants de Genève et de Neuchâtel, puis essaimes partout. L’industrie horlogère, les activités de précision qui en sont dérivées ont fait du Locle, de La Chaux-de-Fonds de grandes villes en pleine montagne ; mais, depuis une trentaine d’années, ce sont les centres sous-jurassiens, Genève, Neuchâtel, Bienne, Soleure, qui connaissent le plus bel essor.

Dans tout ce monde jurassien, Bâle présente un cas singulier. La ville est en un sens aussi profondément liée au Jura que le sont Besançon ou Montbéliard, mais elle a connu un développement récent qui en fait un port rhénan, le poumon de la Suisse, et une des grandes bases de l’industrie chimique internationale. Si on ne savait de quel prix les Bâlois ont dû payer les voies qui leur ouvrent le Moyen-Pays, on oublierait les liens de la ville et de la montagne sur le rebord de laquelle elle s’est bâtie.

Le Jura constitue ainsi, sous le calme apparent de ses paysages, une terre de paradoxes. Cette montagne jeune s’apparente, par ses paysages comme par les formes dominantes de son économie traditionnelle, aux montagnes anciennes de l’Europe moyenne. Elle en a connu l’orientation vers l’élevage, l’industrialisation profonde. Bien que peu intéressée par le mouvement touristique, elle a réussi à échapper aux crises qui les secouent presque toutes, dans la mesure où les orientations choisies dès le xixe s. se sont révélées les plus fécondes de l’économie du xxe s.

P. C.

➙ Ain / Bâle / Besançon / Doubs / Franche-Comté / Jura. 39 / Rhône-Alpes / Suisse.

 R. Lebeau, la Vie rurale dans la montagne du Jura méridional (Institut d’études rhodaniennes, Lyon, 1955). / E. Rieben, la Forêt et l’Économie pastorale dans le Jura (Vallorbe, 1957). / H. Gutersohn, Schweiz, t. I : Jura (Kümmerly et Frey, Berne, 1958). / R. Chapuis, Une vallée franc-comtoise : la Haute-Loue (Les Belles Lettres, 1959 ; 2e éd., 1968). / S. Daveau, les Régions frontalières de la montagne jurassienne (Institut d’études rhodaniennes, Lyon, 1959). / M. Chevalier, Tableau industriel de la Franche-Comté, 1960-61 (Les Belles Lettres, 1962).

Jura. 39

Départ. de la Région Franche-Comté ; 5 008 km2 ; 233 547 hab. (Jurassiens). Ch.-l. Lons-le-Saunier. S.-préf. Dole et Saint-Claude.


Le département a été constitué par la réunion de deux des bailliages de l’ancienne province de Franche-Comté : celui de Dole, au nord-ouest, tout entier installé dans le bas pays, celui d’Aval, au sud et à l’est, formé de la montagne et des plateaux (qui lui ont donné son nom), du Vignoble, du Revermont et d’une partie de la Bresse. Les paysages sont divers, et le dualisme hérité de l’histoire n’est pas effacé complètement.

Les paysages de montagne sont très typiques de la région plissée : monts trapus et boisés, comme ceux du Risoux et de la Joux Devant, vals évasés, comme celui de Joux, entre Les Rousses et Bois-d’Amont, ou celui de Grandvaux, tout animé par ses lacs. Cependant, vers le sud, les formes sont moins nettes et, de Morez à Saint-Claude et aux Bouchoux, il s’agit d’un grand plateau massif, peu aéré, où les altitudes se tiennent entre 1 000 et 1 200 m, pour se relever au voisinage de 1 400 m au-dessus de la Valserine. On n’aurait guère le sentiment d’être à ces altitudes si la Bienne n’entaillait le plateau d’un cañon vertigineux, entre Morez et Saint-Claude. Pour traverser ce haut pays, la cluse de Morez, préparée par un accident géologique majeur, ouvre une route facile de Saint-Laurent-en-Grandvaux aux Rousses et permet de gagner le col de Saint-Cergue (en Suisse) ou celui de la Faucille.