Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
J

Juifs (suite)

L’Italie, morcelée en une multitude de petits États, traita moins mal ses Juifs, qui avaient la ressource, en cas de troubles, de gagner un autre État. C’est pourquoi la science juive y fleurit remarquablement. Des Juifs expulsés d’Espagne et de Portugal s’y rendirent. À part quelques troubles à Ancône, ils y trouvèrent le répit. Parmi eux se trouvaient le grand homme d’État Isaac Abravanel (1437-1508) et ses fils, qui s’installèrent à Venise.


Les Temps modernes : la persécution dans les pays occidentaux

Les Juifs installés dans les possessions turques furent libres de toute oppression. Constantinople, Thessalonique, Smyrne et Andrinople devinrent le siège de grandes communautés, dotées de riches institutions et d’imprimeries hébraïques. Jérusalem et Safad furent de grands centres spirituels. C’est à Safad que vécurent Joseph Caro (1488-1575), auteur du Shulhan ‘Aruk, code religieux qui fait encore loi aujourd’hui, et Isaac Luria (1534-1592), l’un des plus grands cabalistes.

Les Pays-Bas protestants furent un havre de salut pour les marranes portugais, qui purent reprendre ouvertement leur religion d’origine. Ces derniers y furent rejoints par des réfugiés d’Allemagne. De grandes communautés se créèrent, surtout à Amsterdam. Les figures dominantes de ce judaïsme des Pays-Bas furent le rabbin Manassé ben Israël (1604-1657) et Spinoza*.

Des marranes s’étaient installés dans le sud-ouest de la France. Protégés par des « lettres patentes » d’Henri II, plusieurs fois renouvelées jusqu’au xviiie s., ils finirent par pratiquer presque ouvertement le judaïsme. Ils acquirent une grande influence dans le commerce avec les colonies d’Amérique.

La France gagna d’autres Juifs lorsque les Trois Évêchés (Metz, Toul et Verdun) lui revinrent en 1559. À Metz, en particulier, il y avait une très ancienne communauté, qui remontait au temps de Charlemagne. Là, les Juifs vivaient du commerce avec les armées, dont ils étaient les fournisseurs. Mais la multiplicité des taxes, dont certaines étaient assez arbitraires, forçait la communauté à s’endetter. Même après la Révolution et l’Empire, la question de ces dettes n’était pas réglée.

En 1648, les traités de Westphalie donnèrent l’Alsace à la France. Il y avait là des milliers de Juifs qui étaient depuis des siècles dans l’orbite de la civilisation germanique, qui ne les ménageait pas. Leur état social et les sentiments que l’on avait à leur égard étaient assez pénibles pour qu’à la veille de la Révolution on parlât de les « régénérer ».

Dès le règne de Louis XI, des Juifs alsaciens, lorrains, bordelais ou avignonnais commencèrent à s’établir plus ou moins ouvertement à Paris. Installés les uns dans le Marais, les autres près du pont Saint-Michel, ils y eurent bientôt des synagogues ; il n’était pas rare qu’ils eussent maille à partir avec la police, dont les rapports relatent maints incidents.

L’expulsion des Juifs d’Espagne avait beaucoup frappé les esprits ; les victimes pensèrent que c’était le dernier acte des « douleurs de l’enfantement du Messie ». Les développements des ouvrages cabalistiques sur le Messie agirent tellement sur les imaginations qu’en 1648, à la faveur aussi, peut-être, de la catastrophe qui s’abattait sur les Juifs de Pologne, un illuminé de Smyrne, Sabbataï Zevi (1626-1676), crut et fit croire qu’il était le Messie.

En Pologne, il se développa dès le xiiie s. une très importante communauté, formée par des Juifs d’Allemagne qui fuyaient les persécutions. Les rois Ladislas Ier (1305-1333) et Casimir III le Grand (1333-1370) leur accordèrent des chartes assez avantageuses, car ils voulaient développer le commerce dans leurs États. Cela ne plut pas toujours aux Jésuites, qui excitèrent contre eux les étudiants, ni aux bourgeois des villes ; mais, dans l’ensemble, les Juifs parvinrent à constituer dans la vie du pays un élément économique non négligeable. Ils avaient apporté, entre autres choses, leur allemand médiéval, qui, mêlé d’hébreu et de mots slaves, devint le yiddish, idiome parlé par la plupart des Juifs d’Europe centrale et orientale. C’est à ces Juifs qu’on donne le nom d’Ashkenazim (« Allemands »).

En 1648, les Cosaques de rite orthodoxe grec se soulevèrent contre les seigneurs polonais catholiques. Les Juifs, considérés comme les instruments de l’oppression polonaise, furent massacrés au cours de cette jacquerie, qui avait aussi des causes économiques. Sous la conduite de Bogdan Khmelnitski, les Cosaques mirent à feu et à sang les villes et les villages. Les Polonais ne firent rien pour défendre les Juifs ; parfois même, ils les livrèrent, dans l’espoir, d’ailleurs vain, d’être eux-mêmes épargnés. En 1651, ils infligèrent une défaite aux Cosaques, mais, trois ans plus tard, ceux-ci firent appel aux Russes, qui envahirent la Lituanie et dévastèrent les communautés juives. Un peu plus tard, les Polonais repoussèrent les Suédois, également entrés en lice, puis, à leur tour, se tournèrent contre les Juifs. Le résultat fut la destruction du judaïsme polonais et le déferlement d’un afflux de réfugiés dans les communautés de l’Occident.

Les Juifs demeurés en Pologne eurent à se débattre au milieu de l’intolérance, de la jalousie économique et de la lourde taxation imposée par les diètes. Un nouveau soulèvement des Cosaques provoqua de nouvelles misères en 1768.

Dans ces conditions, l’influence des faux messies est aisément explicable.

Naquit aussi le mouvement des hassidim, largement suivi par les masses, un peu rebutées par l’intellectualisme des rabbins et enthousiasmées lorsqu’on leur enseignait que chacun pouvait servir Dieu selon ses possibilités, au milieu d’une véritable joie de vivre et d’un formidable embrasement mystique (v. hassidisme).

Les milieux rabbiniques eurent une grande défiance à l’égard du hassidisme ; Elie ben Salomon Zalman (1720-1792), le très célèbre gaon de Vilna, mena contre lui une lutte sévère. Il se créa par la suite un autre mouvement, le habad (initiales de Hokma, Bina, Deah : Sagesse, Discernement, Connaissance), qui, à l’enthousiasme mystique du hassidisme, sut joindre la grandeur intellectuelle des talmudistes. Le fondateur en fut Chneour Zalman de Ladi (v. 1745-1813).