Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
J

Jésus (suite)

Le temps de Dieu

Avec sa tradition, Jésus parle du « règne de Dieu », pour dire que Dieu exerce son pouvoir souverain sur la terre en faveur de son peuple ; le règne de Dieu, c’est Dieu agissant et triomphant sur terre. À l’époque, certains l’attendaient de la libération du territoire : les zélotes proclamaient n’avoir d’autre roi que Dieu et par là voulaient bouter les Romains hors de la Terre sainte. D’autres, plus religieux, rêvaient d’une intervention fulgurante de Dieu, ce qu’ils décrivaient à l’aide d’images saisissantes, prédisant même le temps de cette intervention grâce à des signes annonciateurs. Jésus ne s’enrôle pas dans les rangs révolutionnaires : « Rendez à César ce qui est à César » (Marc, xii, 17). Il se tient aussi à distance des rêveries apocalyptiques. C’est que le mystère annoncé est celui de l’Éternel, qui fait irruption dans le temps ; de là, une complexité irréductible et l’ambiguïté de l’annonce de Jésus : le règne de Dieu est déjà là et pas encore là.

Jésus partage le rêve des générations qui espèrent un monde meilleur : l’à-venir féconde le présent. À ses yeux, cette génération ne passera pas sans que le règne de Dieu arrive (Marc, ix, 1) ; et, en même temps, il déclare, à l’opposé des visionnaires, qu’il ignore le jour et l’heure de cette venue (Marc, xiii, 32). Le discours apocalyptique (Marc, xiii, 1-37) est lui-même une protestation contre les visionnaires qui osent assigner à Dieu un temps précis pour son intervention. Il se contente de proclamer : « Le règne de Dieu s’est approché, il est tout proche » (Marc, i, 15). Dieu va intervenir de façon décisive, il faut donc être prêt, veiller, et pour cela se convertir, c’est-à-dire se disposer à changer de mentalité pour pouvoir accueillir et reconnaître le Seigneur qui vient. Par cette affirmation de l’imminence de l’heure H, sans aucune précision temporelle, l’homme est enveloppé de toutes parts : ce n’est pas pour demain ni pour dans mille ans, mais peut-être pour maintenant que Dieu vient.

Or, le présent est encore plus rempli de cette présence de Dieu, encore hypothétique ; et là Jésus se montre radicalement neuf par rapport à la tradition juive. « Le règne de Dieu ne vient pas comme un objet d’observation, et l’on ne dira pas : Il est ici ! ni : Il est là ! Car voici, le règne de Dieu est parmi vous » (Luc, xvii, 20-21). Il n’est donc pas seulement imminent, il est là. Déjà Dieu règne ; les actes de Jésus en sont le signe évident. Aux scribes qui attribuent ses exorcismes au démon, Jésus répond vigoureusement : « Si c’est par le doigt de Dieu que moi je chasse les démons, c’est donc que le règne de Dieu vient de vous atteindre » (Luc, xi, 20). Tout se passe comme si Jésus télescopait en ses actes personnels le temps de la venue du Règne : « Il y a ici plus que Jonas... il y a ici plus que Salomon » (Luc, xi, 31-32). S’il faut regarder et découvrir, c’est dès maintenant à travers les paroles et les actions de cet homme. « Le royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert ; il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s’en va, met en vente tout ce qu’il a, et il achète ce champ » (Matthieu, xiii, 44). Dans cette perspective, on comprend certaines paroles surprenantes : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ! » (Matthieu, x, 37). Il faut tout abandonner pour le suivre. On dirait que le temps de Dieu s’est comprimé en sa personne.

En réalité, malgré les textes qui semblent fixer le jour de cette venue à sa génération, Jésus n’est pas dupe du langage temporel qu’il emploie : si le temps de Dieu est déjà là et n’est pas encore là, c’est donc qu’il faut aussi parler d’un temps intermédiaire, qui couvre l’espace séparant les semailles de la moisson, le temps de sa venue et le temps de la fin. La mauvaise herbe est mêlée au bon grain, il faut faire fructifier les talents confiés et secourir les malheureux, il faut surtout patienter et avoir confiance en Dieu, qui mène l’histoire.


Les enfants de Dieu

Dieu est présent aux hommes par son action dans l’histoire, il l’est aussi par une relation personnelle qu’il a établie avec chacun d’entre eux. Reprenant la tradition d’Israël et l’expurgeant de toutes ses excroissances, Jésus présente Dieu à la fois sous les traits d’un maître qui est en relation avec ses serviteurs et d’un père qui aime ses enfants. Ainsi, le vrai visage de Dieu requiert ce double aspect, sinon il est spontanément identifié à celui d’un patron ou d’un bon papa. Tel est le fondement de la fraternité universelle des hommes, à savoir qu’ils ont tous Dieu pour père. En enseignant cela, Jésus n’a fait que transmettre dans sa pureté la révélation de l’Alliance faite au peuple juif. Ce qui est neuf, c’est la conception que Jésus se fait du prochain.

Aux yeux de Jésus, il n’y a plus de distinctions ni de frontières qui séparent définitivement les hommes. Plus de séparation raciale : Jésus admire la foi de l’officier qui lui demande la guérison de son serviteur. Plus d’ennemi même (Luc, vi, 27) ; il faut pardonner les offenses (Matthieu, xviii, 21-35). Plus de distinction en raison des mérites acquis par les bonnes œuvres ou par le travail (Matthieu, xx, 1-16).

Si l’homme peut donc se tenir sans honte, face aux autres et face à Dieu, c’est que, derrière l’organisation sociale de la communauté, Jésus a montré l’unique source, à savoir l’amour du Père, qui est en relation avec chacun de ses enfants. Sans doute Jésus continue-t-il à recommander la pratique de la Loi, qui se résume dans l’amour de Dieu et du prochain (Matthieu, xxii, 35-40) ; mais l’essentiel est de redevenir comme un petit enfant, admirable non par l’innocence qu’on lui prête, mais par sa disposition à tout recevoir de ses parents (Marc, x, 14-15). Dieu est disposé à recevoir le fils prodigue et à pardonner sans mesure. Mais il faut choisir : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent » (Matthieu, vi, 24). Enfant de Dieu, l’homme peut être sans crainte : « Même vos cheveux sont comptés » (Luc, xii, 7). « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent pas dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » (Matthieu, vi, 25-26). Confiant, l’enfant sait insister dans la prière : « Qui d’entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Matthieu, vii, 9-11).