Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
J

Jean III Sobieski (suite)

Achetés par l’empereur et l’électeur, les magnats obligèrent Sobieski à renoncer à sa politique française : ils songèrent même à le détrôner (1678-79). Le roi entreprit alors de former une ligue contre les Turcs ; l’empereur conclut avec lui un traité défensif (1er avr. 1683) : quatre mois après, les Turcs étaient aux portes de Vienne. Jean Sobieski accourut avec 25 000 hommes et prit le commandement des forces réunies (70 000 hommes). Le 12 septembre 1683, à Kahlenberg, sous Vienne, la charge des hussards polonais, appuyée par l’artillerie, mit en déroute les armées de Kara Mustafa (138 000 hommes). Tout le camp turc tomba aux mains du roi de Pologne, qui entra en sauveur dans les murs de Vienne.

L’avance de l’islām était arrêtée, l’Occident libéré du péril turc. L’enthousiasme de l’Europe compensa l’ingratitude et les affronts du Habsbourg : Sobieski était au faîte de sa gloire.


Le héros vaincu par la politique

Pour que la Pologne tirât profit de ce triomphe, il eût fallu conclure au plus vite la paix avec les Turcs affaiblis. Mais le roi céda à la pression de Rome et forma avec l’Autriche et Venise la Sainte Ligue (1684), qui le condamna à servir les intérêts de ses alliés, en épuisant les forces polonaises dans les luttes contre les Turcs et les Tatars, luttes dont l’Autriche devait recueillir les fruits (1684-1691). Vienne le soutint d’autant moins qu’il voulut établir son fils en Moldavie. Pour obtenir l’aide russe, Jean conclut en 1686 avec Moscou un traité qui perpétuait les cessions d’Androussovo (1667), mais ses efforts pour conclure une paix séparée avec les Turcs se brisèrent contre l’opposition des magnats, acquis à Vienne et à Berlin.

Sobieski perdit dès lors son prestige de chef invincible ; privé de l’ascendant qu’il devait à ses victoires (en 1691, il faillit essuyer un désastre en Moldavie), il perdit toute liberté d’action. Ses voisins s’engagèrent, par des traités secrets, à défendre de concert les libertés nobiliaires contre toute réforme (Autriche-Russie, 1676 ; Autriche-Brandebourg, 1686). Leurs intrigues renforcèrent l’opposition des magnats, qui manipulaient la szlachta au cours de diètes tumultueuses et presque toujours interrompues (1688-1695). Les discordes de sa famille, troublée par les intrigues de la reine, revenue à une politique française (1692), achevèrent de décourager le roi vieillissant. Il mourut ayant abandonné l’espoir de fonder une dynastie et d’asseoir un royaume déjà vacillant. Chef de guerre prestigieux, il avait pu cependant moderniser l’armée polonaise : améliorant l’artillerie, renonçant à la levée en masse, de médiocre valeur, incorporant dans l’infanterie renforcée des paysans des domaines royaux.

Après les ruines de l’invasion suédoise, les arts s’étaient de nouveau épanouis en Pologne grâce à la protection éclairée de Sobieski. Grand admirateur de Louis XIV, il s’était fait construire à Wilanów un palais dont l’exemple assura le triomphe du baroque en Pologne. Il avait favorisé l’influence française, surtout en peinture (décoration de Wilanów). Mais son règne marqua aussi l’apogée du « sarmatisme » national, accentuant l’orientalisme du décor de vie. Les lettres que Sobieski écrivit à « Marysieńka » ont une grande valeur littéraire.

C. G.

➙ Pologne.

 N. de Salvandy, Histoire du roi Jean Sobieski et du royaume de Pologne (Didier, 1827 ; 5e éd., 1855 ; 2 vol.). / J. B. Morton, Sobieski (Londres, 1932 ; trad. fr. Sobieski, roi de Pologne, 1629-1696, Payot, 1933). / O. F. de Battaglia, Jan Sobieski, König von Polen (Einsiedeln, 1946). / J. Wolinski, Pour une histoire militaire et politique sous Jean Sobieski (en polonais, Varsovie, 1960).

Jeanne d’Arc (sainte)

Héroïne française (Domrémy v. 1412 - Rouen 1431).



L’appel

Née sans doute le 6 janvier 1412, Jeanne n’est pas une petite bergère, mais la fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, laboureurs aisés de Domrémy, village du Barrois mouvant de la couronne de la France, sis dans la châtellenie de Vaucouleurs, enclave « delphinale » aux limites incertaines de la Champagne et de la Lorraine. Trois frères aînés — Jacques, Pierre et Jean — et une sœur — Catherine, sa cadette d’une dizaine de mois — complètent la famille. Témoignant toute sa jeunesse d’une piété intense et sincère, pratiquant fréquemment les sacrements, faisant avec joie l’aumône aux pauvres, Jeanne ne se distingue pas autrement des jeunes paysannes illettrées de son entourage, avec lesquelles elle aime jouer, chanter et danser, en particulier les jours de fête, autour d’un très vieux hêtre dont la légende seule fait le rendez-vous des fées ; à moins que, solitaire, elle ne préfère se promener dans le mystérieux bois Chesnu (« aux chênes »), tout proche de la demeure paternelle, ou s’isoler plus simplement dans le jardin qui entoure cette dernière.

En 1425, sans doute, c’est dans ce jardin que pour la première fois elle entend ses voix : celle de l’archange saint Michel d’abord, celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite ensuite, qui lui donnent l’ordre de se rendre en France pour en chasser les Anglais et faire sacrer le dauphin à Reims. Jeanne, effrayée d’abord et persuadée que son âge (elle n’a que treize ans) et son sexe rendent impossible l’accomplissement d’une telle mission, résiste d’abord à l’appel de « ses voix ». Se renouvelant deux ou trois fois par semaine et lui indiquant qu’elle lèverait « le siège mis devant la cité d’Orléans... », cet appel l’amène finalement à se confier à Durand Laxart (ou Lassois), un cousin de sa mère qu’elle considère comme son oncle. Celui-ci la conduit devant le capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt. Éconduite une première fois en mai 1428, elle rentre à Domrémy, qu’Antoine de Vergy, gouverneur bourguignon de la Champagne (et pour le compte des Anglais), incendie en juillet. Les voix se font plus pressantes quand débute le siège d’Orléans, le 12 octobre. En février 1429, de retour à Vaucouleurs, Jeanne arrache à Robert de Baudricourt, qui l’a fait préalablement exorciser, l’octroi d’une épée et d’une escorte pour se rendre à Chinon (févr. 1429).