Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Jean de la Croix (saint) (suite)

La foi en l’importance de la relation personnelle au Christ, au sein de la prière — de la prière privée comme de la prière liturgique —, alimente la réflexion de saint Jean de la Croix. Non sans témérité, celui-ci se situe à égale distance d’un illuminisme doctrinal et d’un légalisme proche du pharisaïsme. Sa doctrine sauve tout ce qu’il y a de valable dans les protestations des illuminés, mais s’appuie toujours sur une théologie de la foi fondée sur la tradition et pourtant novatrice dans la mesure même où elle répond aux problèmes d’actualité.

Saint Jean de la Croix décrit un cheminement spirituel qui prend le chrétien tout au début de ses premiers efforts vers Dieu pour l’amener à une union avec Dieu telle que les plus grands saints l’ont connue. Mais il ne se borne pas à décrire un cheminement. Il est aussi le maître d’une doctrine dont les principes essentiels structurent solidement toute sa pensée. Or, le centre vivant de cette doctrine, c’est que Dieu seul est. Comme peu d’autres, Jean de la Croix a le sens de Dieu, de la transcendance de Dieu, du Dieu de Jésus-Christ. Encore faut-il bien préciser que, pour lui, Dieu est transcendant non pas uniquement parce que sa grandeur dépasse tout ce que nous pourrions imaginer, mais aussi parce que sa beauté est au-delà de toute beauté et que son amour et sa tendresse pour l’homme sont sans commune mesure avec l’amour et la tendresse que nous pourrions connaître ici-bas. Or, ce Dieu transcendant s’est dit lui-même avec des mots humains dans la révélation.

De là, pour Jean de la Croix, l’importance de la foi, on pourrait dire de la transcendance de la foi, qui permet d’atteindre Dieu dans sa réalité et aussi de saisir les réalités terrestres dans leur profondeur d’être, enracinées qu’elles sont dans l’être de Dieu, qui, seul, leur donne leur sens définitif. De là découle aussi la gratuité du don que Dieu nous fait dans le Christ Jésus. Rien ne doit jamais porter atteinte à l’absolue suffisance de ce don.

Cette doctrine fortement synthétisée autour du sens du Dieu de Jésus-Christ, Jean de la Croix l’a formulée sur les instances des Carmes* et des Carmélites, mais il n’a pu s’empêcher lui-même de noter le caractère universaliste de son enseignement.

C’est peut-être le dévoilement de la richesse symbolique de la « nuit » qui constitue l’apport le plus original de son enseignement. Essentiellement, la nuit est un passage : passage de l’état d’enfant à celui d’adulte, passage du vieil homme à l’homme nouveau, passage de la vie de fils d’homme à la vie de fils de Dieu, passage de la mort à la vie. La nuit est donc le symbole pascal par excellence.

Toute la doctrine de Jean de la Croix est inspirée de l’Évangile, tout le cheminement qu’il décrit est chrétien. Car le Christ est au cœur de tout ce qu’il enseigne, y compris de la connaissance mystique de Dieu. Il n’y a pas d’au-delà du Christ ni d’au-delà de sa parole. Il faut aller non pas au-delà des mots et des faits, mais au cœur des mots et des faits. Il est bien vrai que « l’âme doit plutôt connaître Dieu par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est », mais cela montre que la négation se situe au cœur même des affirmations contenues dans la parole de Dieu.

Au terme de ce cheminement, Jean de la Croix nous décrit un être « possédé par Dieu », dont le type le plus pur est celui de la Vierge Marie, qui a été totalement, et durant toute sa vie, sous la motion de l’Esprit-Saint.

On a coutume d’insister sur la qualité exceptionnelle de la contemplation que décrit l’auteur du Cantique spirituel ou de la Vive Flamme d’amour. C’est juste. Mais ce serait mutiler son œuvre que d’omettre de dire la qualité de l’amour du prochain que ces mêmes ouvrages décrivent aussi. Peut-être qu’une des pensées les plus typiques du saint est celle-ci : « Là où il n’y a pas d’amour, mettez de l’amour, et vous recueillerez de l’amour. »

L’aspect abrupt, radical de la pensée et de la doctrine de Jean de la Croix explique sans doute l’attrait que celui-ci exerce à l’heure présente et que concrétisent ces lignes du cardinal Garrone : « Exigeant, absolu, avide de réel et finalement à la recherche de Dieu, l’homme de ce temps pourrait bien avoir en saint Jean de la Croix le maître même qu’il cherche. »

Principales œuvres

• Les poèmes : le Cantique spirituel, la Source, la Nuit obscure.

• Les grands traités, commentaires des poèmes : la Montée du mont Carmel, la Nuit obscure, le Cantique spirituel, la Vive Flamme d’amour.

L. M.

➙ Carmes / Thérèse d’Ávila (sainte).

 J. Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique (Alcan, 1924). / François de Sainte-Marie, Initiation à saint Jean de la Croix (Éd. du Seuil, 1945 ; nouv. éd., 1960). / Y. Pellé-Douël, Saint Jean de la Croix et la nuit mystique (Éd. du Seuil, 1960). / G. Morel, le Sens de l’existence selon saint Jean de la Croix (Aubier, 1960-61 ; 3 vol.). / P. Bruno de Jésus-Marie, Saint Jean de la Croix (Desclée De Brouwer, 1961). / J. Orcibal, Saint Jean de la Croix et les mystiques rhéno-flamands (Desclée De Brouwer, 1966). / Lucien Marie de Saint-Joseph, l’Expérience de Dieu. Actualité du message de saint Jean de la Croix (Éd. du Cerf, 1968). / A. Bord, Mémoire et espérance chez Jean de la Croix (Beauchesne, 1971). / R. Duvivier, la Genèse du « Cantique spirituel » de saint Jean de la Croix (les Belles Lettres, 1971) ; le Dynamisme existentiel dans la poésie de Jean de la Croix (Didier, 1972).

Jalons biographiques

1542

(24 juin) Naissance de Jean de Yepes en Vieille-Castille.

1563

Entrée chez les Carmes mitigés de Medina del Campo.

1567

Ordination ; rencontre de sainte Thérèse* d’Ávila, qui l’amène à la réforme du Carmel.

1568

Jean de la Croix inaugure la réforme des Carmes déchaux.

1572

Il devient chapelain et confesseur du monastère d’Ávila, dont Thérèse est prieure.

1577-1578

Il est emprisonné par les mitigés.

1582

Mort de Thérèse ; Jean se consacre entièrement à la réforme.

1591

Il est destitué de ses charges et meurt le 14 décembre à Úbeda.

1726

Il est canonisé par Benoît XIII.

1926

Il est déclaré docteur de l’Église (« docteur mystique ») par Pie XI.