Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Japon (suite)

Les conditions sociales


Une tradition féodale

La structure sociale si caractéristique, aujourd’hui, du peuple japonais a une origine aussi ancienne que lui. En dépit, en effet, d’un essai, au vie s., d’implanter ici le système de gouvernement à la chinoise (un empereur de mandat divin régnant sur des sujets théoriquement égaux administrés par des fonctionnaires recrutés par concours), les grandes familles surent constamment reprendre et conserver leur prééminence, que ce soit dans les domaines du gouvernement, de l’armée ou de la propriété terrienne. Une féodalité puissante se forma ainsi qui, après maintes luttes sanglantes, trouva son apogée sous l’égide de la famille Tokugawa. Celle-ci domina entièrement le Japon de 1616 à 1868 ; dans chacun des fiefs où elle divisa le pays, un daimyō possédait l’autorité absolue comme faisait le shōgun sur l’ensemble du pays.

La société était divisée en quatre classes socio-professionnelles : guerriers (samurai), paysans, artisans et marchands, les premiers détenant partout l’autorité et étant unis entre eux par des liens de fidélité fondés sur une morale austère et virile. Lorsque le système féodal s’écroula, en 1868, de nouvelles dynasties, issues partiellement des anciennes, prirent en main les nouvelles clés de la puissance : banques et entreprises industrielles ou commerciales. De grandes familles, les « zaibatsu » et leurs alliés, saisirent les leviers de la vie économique, tandis que d’autres concentraient leur emprise, d’une façon moins absolue il est vrai, sur la vie politique.


La famille et le groupe

Ce sont ainsi les relations personnelles qui commandent toujours le mécanisme de la vie sociale. Le modèle est, à cet égard, la famille. Elle est d’abord l’unité de base de la société selon le modèle confucéen venu de Chine, bien que plus tôt morcelée ici que dans cette dernière. Unité de production aux temps féodaux, elle est surtout aujourd’hui un groupe de consommation. Le lien du sang n’est nullement essentiel à sa cohésion, et l’adoption a toujours été une pratique très fréquente. La maison familiale, par la distribution de son plan, la légèreté de ses cloisons, donc sa perméabilité sonore, a longtemps assuré l’unité du groupe familial sous l’autorité de son chef.

La famille est encore le modèle de tous les groupes sociaux de dimensions restreintes qui demeurent pour tout Japonais l’encadrement collectif idéal, celui où il peut s’épanouir librement à la place hiérarchique qui est la sienne. À la campagne, c’est au sein de la communauté du hameau que jouent ces relations, intéressant à la fois la vie familiale de chacun et la vie professionnelle (entretien des toits, des digues, etc.). Les liens d’adoption, du travail de la terre ou de dépendance plus nettement économique (propriétaire et tenancier) qui unissent ici toutes les familles constituent un groupe extrêmement cohérent. À la ville, le déracinement qui a accompagné les grandes migrations de la période industrielle a été rapidement compensé par le jeu de processus semblables. Le quartier a pris en partie le relais du hameau, le voisinage imposant mainte obligation de même nature. C’est toutefois surtout l’entreprise qui constitue aujourd’hui le cadre social indispensable, qu’il s’agisse de l’atelier, où les appellations « oyabun » et « kobun » (père et enfant) unissent encore patron et employés, ou des grandes firmes au sein desquelles les liens de recommandation personnelle, de protégé à protecteur continuent de régir les relations entre individus.


Cohésion et « factionnalisme »

Cette grande cohésion de tous les individus au sein de la société japonaise constitue une force remarquable en ce qu’elle assure l’unité de l’effort et la sécurité de l’emploi pour chacun (il est normal de faire toute sa carrière dans la même entreprise). C’est dans ce cadre familial préexistant aux relations de travail que doit s’entendre le grand paternalisme japonais. Deux inconvénients toutefois lui sont reprochés par certains théoriciens : le premier est le danger du « factionnalisme », de l’émiettement en groupuscules, des collectivités plus nombreuses risquant de noyer le sentiment de dépendance précis, recherché et nécessaire à chacun. En politique par exemple, le morcellement des partis en factions nuit sans nul doute à leur action. Ensuite, la conscience de classe ne saurait se développer dans une telle société puisqu’elle suppose au préalable l’élimination des liens verticaux et leur remplacement par un sentiment d’appartenance commune « horizontale ». Certes, il y a eu de tout temps des grèves au Japon, et les syndicats y représentent une force réelle ; il était sans doute exclu toutefois qu’un grand mouvement rénovateur comme le socialisme puisse y prendre naissance.


Imitation et tradition

Cette insertion de chacun dans des cadres sociaux précis suppose l’adhésion unanime à des valeurs identiques, celles que la civilisation nationale enseigne à tous. Elle se fonde largement sur des emprunts à la Chine, plus tard à l’Occident, mais toujours adoptés avec circonspection et insérés finalement dans une synthèse qui constitue bien une civilisation authentiquement nationale. On a longtemps épilogue sur le goût des Japonais pour l’imitation des images, des idées, des techniques étrangères. C’est que dans leur tradition, l’imitation d’un maître, vénéré ou admiré, constitue un acte doué d’une valeur morale positive parce que destiné à maintenir ou enrichir une tradition dont la base, elle, est intangible. C’est bien pour préserver leurs îles de l’impérialisme occidental de la fin du xixe s. que les Japonais se sont délibérément mis à l’école de leurs dangereux rivaux, et c’est sans nul doute pour préserver une certaine manière de vivre, de penser, de sentir, infiniment précieuse à leurs yeux, qu’ils ont conquis les moyens de la puissance moderne. Au total, cohésion dans l’effort, intégration de l’individu au groupe au nom duquel de durs sacrifices sont demandés, souci jaloux de préserver une identité jugée unique au monde, tels paraissent être les facteurs de base de l’emprise japonaise sur le milieu naturel.