Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Jacobins (suite)

Au lendemain des journées d’Octobre, l’Assemblée suit le roi à Paris. Le club breton se transporte au couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. La situation dans Paris est avantageuse : on est à quelques pas de la salle du Manège, où les séances de l’Assemblée ont lieu, et des Tuileries, où le roi réside. Les locaux offrent suffisamment de ressources pour que le club, qui voit grandir le nombre de ses membres, puisse tenir commodément ses réunions. Tour à tour, on s’assemblera au réfectoire, dans la bibliothèque, puis dans la chapelle du couvent désaffecté. Les députés ne sont plus seuls à être admis, mais, parmi les 1 200 « jacobins » — comme les royalistes les qualifieront par dérision —, il n’y a que des hommes relativement aisés. La cotisation est élevée — 24 livres —, et le parrainage aide encore à la sélection. Des avocats et des médecins comme Cabanis y côtoient des professeurs comme les Guéroult, des savants comme Lacépède, des artistes comme David ou des hommes de lettres comme Marie Joseph Chénier, Choderlos de Laclos ou Fabre d’Eglantine.

Le titre qu’ils donnent au club est déjà un programme : « Société des amis de la Constitution ». Le règlement, dont le préambule est l’œuvre de Barnave, précise que les membres s’engagent à défendre, contre tout retour possible de l’Ancien Régime, les articles constitutionnels déjà décrétés. En fait, l’action ne se limite pas à cela. Le voyageur anglais A. Young en rend compte lorsqu’il décrit la séance où il fut admis, le 18 janvier 1790 : « Il y a environ cent députés présents, avec un président au fauteuil [...]. Dans ce club, les affaires qui doivent être portées devant l’Assemblée nationale sont discutées régulièrement ; on lit les motions que l’on se propose d’y faire ; et elles sont rejetées ou corrigées et approuvées. Quand on s’est mis pleinement d’accord sur elles, tous les membres sont tenus à les soutenir. C’est là que sont fixés les plans de conduite ; on y élit nommément les personnes qui doivent faire partie des comités ; on y nomme aussi les présidents de l’Assemblée nationale. Et je puis ajouter que les membres du club ont à l’Assemblée une telle majorité que quiconque est élu par lui est presque sûr de passer à l’Assemblée [...]. »

Ce club est donc d’abord, pour une bourgeoisie révolutionnaire sans grande expérience, un lieu d’éducation politique mutuel. « On y écrit et on y parle ouvertement, on y professe les principes sans détours » et, en y échangeant des vues comme en y comparant des expériences, on s’y prépare aux combats politiques du lendemain. Encore faut-il faire des réserves sur la discipline de vote décrite par Young. À l’Assemblée, les divisions que l’on observe chez les Jacobins réapparaissent sur les questions primordiales : l’attitude à l’égard du pouvoir royal et des aristocrates sépare les Jacobins comme le reste de la bourgeoisie française. Cela se voit à Paris comme en province.

Car le club a essaimé en province. Dès les derniers mois de 1789, des clubs se sont formés à Dijon, à Grenoble, à Strasbourg, à Lille, à Bayeux, à Dax et à Castres. Ils sont 152 en août 1790, 227 en mars 1971, enfin 406 en juin. C’est alors qu’a lieu la crise politique qui va produire le schisme qui se préparait depuis mai 1791. Le roi, en s’enfuyant, a découvert ses véritables sentiments à l’égard de la Constitution. Peut-on encore le laisser à la tête de l’État, ne doit-on pas au moins prendre toutes les garanties institutionnelles pour l’affaiblir ? Les Jacobins subissent la poussée démocratique des sociétés au recrutement plus populaire qui se sont multipliées dans Paris. Condorcet et Brissot demandent avec les Cordeliers la déchéance du roi, à laquelle s’opposent Barnave, Duport et Lameth.

Au lendemain de la fusillade du Champ-de-Mars, les Jacobins sont pris « dans la grande vague de réaction ». Craignant la dissolution, la plupart des députés et beaucoup de membres de la Société portent leur adhésion au club des Feuillants, qui vient de s’ouvrir. Par opposition aux Jacobins, on y pratiquera la politique du compromis avec l’aristocratie par crainte du mouvement populaire. À partir du 25 juillet, les Jacobins prennent acte de ces départs et procèdent, lors de l’inscription sur de nouveaux registres, à une épuration à laquelle préside Robespierre. Le temps de réorganisation passé, la société parisienne des Jacobins se lance, avec un dynamisme qui fait totalement défaut à sa concurrente, dans la reconquête et dans la propagation des sociétés affiliées en province. Celles-ci, qui n’étaient plus qu’une centaine en juillet, sont mille en septembre et trois fois plus un an plus tard.


La grande époque

Malgré la loi de septembre, dont le promoteur est Le Chapelier, les Jacobins affirment leur programme : discuter les lois, éclairer le peuple, surveiller les fonctionnaires publics. Ils peuvent d’autant mieux réaliser cette éducation des masses et cette surveillance que les séances sont, depuis le 12 octobre 1791, ouvertes au public. Ce dernier s’y passionne pour le grand débat sur la paix ou la guerre, qui voit s’affronter de nouveaux députés, comme le chef de file de ceux qui sont venus de la Gironde, Brissot, et Robespierre, qui craint que la guerre ne profite à la Cour. La guerre déclarée, la trahison de la Cour affirmée, le club joue au côté des Cordeliers et des autres sociétés fraternelles un rôle dans la préparation de l’insurrection. Avec la chute de la monarchie, c’est une nouvelle étape qui commence pour le club : le « jacobinisme des journalistes » va laisser la place à celui d’hommes d’action qui s’intégreront tant et si bien au nouveau régime qu’on finira par le qualifier de République jacobine. Le club n’est plus seulement le local de la rue Saint-Honoré, il est la France entière.

« Frères et amis,
Nous nous empressons toujours à correspondre avec vous ; membres de la même famille, attachés à la même cause par le lien sacré et indissoluble du républicanisme, nous devons ne faire qu’une chaîne et tout ce qui arrive à nos frères, fusse à l’extrémité de la République, doit par cette même chaîne parvenir aussi vite que l’étincelle électrique à tous les points où se trouvent de nos amis qui combattent pour la régénération du genre humain et le bonheur du peuple. »

Cette adresse de la société révolutionnaire de Lille à la société des Jacobins, « amis de la Liberté et de l’Égalité », écrite en l’an II, reflète ce qu’ont été, durant cette période, les Jacobins : un point de ralliement pour tous ceux qui n’avaient de religion que celle de la patrie.