Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Italie (suite)

Le prestige culturel et l’autorité administrative du latin ont, plus longtemps que partout ailleurs, retardé en Italie l’élaboration écrite de la langue vulgaire. Les premiers documents (i placiti cassinesi) attestant une volontaire émancipation du vulgaire à l’égard du latin datent de 960. Mais il faut attendre ensuite la fin du xie s. pour en retrouver l’équivalent. Et ce n’est qu’en 1224 que le vulgaire est haussé pour la première fois à la dignité de langue littéraire, dans Il Cantico di frate Sole (ou Cantico delle creature) de saint François d’Assise. D’autre part, la déjà longue tradition épique et lyrique des littératures d’oïl et d’oc s’impose alors si fortement en Italie que, dans les cours septentrionales, nombre de poètes italiens composent directement en provençal (Lanfranco Cigala [ou Cicala], Sordello), tandis qu’en Sicile (Palerme et Messine), à la Magna Curia de l’empereur Frédéric II* (1194-1250), naît la première école poétique proprement italienne, fondée sur une transcription de la poétique provençale à travers une stylisation artistique du dialecte sicilien (Frédéric II, son fils Enzo, roi de Sardaigne, Pier della Vigna, Giacomo da Lentini, Rinaldo d’Aquino, Odo delle Colonne, Giacomino Pugliese, Cielo d’Alcamo). Avec le déclin de la cour souabe après la bataille de Bénévent (1266), la Sicile cède sa prépondérance culturelle à la Toscane, où la recherche poétique de l’école précédente est poursuivie, avec plus de complexité et de raffinement, par Bonagiunta da Lucca et surtout par Guittone d’Arezzo (v. 1235-1294), dont le lyrisme érotique cède le pas à partir de 1266, date de son entrée dans les ordres, à une tragique inspiration religieuse. Le discrédit jeté sur lui par Dante* (De vulgari eloquentia, II, 6,8) et la naissance du dolce stil nuovo ont jusqu’à nos jours injustement obscurci la vaste renommée dont il jouit de son temps. La nouvelle école du dolce stil nuovo doit son nom à Dante (Purgatoire, XXIV). Si son fondateur fut le Bolonais Guido Guinizelli (v. 1240-1276), ce mouvement trouve son unité dans l’amitié liant autour de Dante et de Cavalcanti* un groupe de jeunes poètes florentins et toscans (Lapo Gianni, Gianni Alfani, Cino da Pistoia). Fondée sur un aristocratique mysticisme amoureux, leur poésie célèbre dans une atmosphère de perpétuel émerveillement les vertus rédemptrices de la femme aimée, non sans exprimer parfois, en particulier chez Cavalcanti, l’angoisse existentielle du désir. On a coutume d’opposer à cette poésie quintessenciée l’idéal bourgeois et les outrances réalistes de la poésie comique qu’illustrent Folgore da San Gimignano, l’Arétin Cenne da la Chitarra († 1336), le Florentin Rustico di Filippo (v. 1235 - v. 1300), le Siennois Cecco Angiolieri (v. 1260 - v. 1312), Dante lui-même ; il importe cependant de ne pas oublier que le comique n’est qu’un des styles prescrits par la rhétorique médiévale, et que la plupart de ces poètes ont à la même époque écrit des poésies s’inspirant des préceptes les plus raffinés du dolce stil nuovo.

La poésie religieuse que suscita la réforme franciscaine en Ombrie jouit d’une très large faveur populaire qui la priva de toute postérité littéraire en vertu des préjugés aristocratiques de la culture officielle. Les Laudi, parmi lesquels Il Pianto della Madonna, de Iacopone (ou Jacopone) da Todi (v. 1236-1306) n’en sont pas moins des chefs-d’œuvre d’intensité dramatique. La poésie religieuse et didactique est également florissante dans l’Italie septentrionale (Girardo Patecchio, Uguccione da Lodi, Bonvesin de la Riva, Giacomino da Verona).

Alors que Brunetto Latini (1220-1294) et Rustichello da Pisa choisissent le français, l’un pour rédiger l’encyclopédie en prose de son Trésor, l’autre pour transcrire le Million (Milione) de Marco Polo*, le Bolonais Guido Faba (ou Fava) [v. 1190 - v. 1243] s’appliqua à fonder la prose d’art italienne (Gemma purpurea, Parlamenta e epistole), et, dans ses épîtres, Guittone d’Arezzo exploite les ressources d’éloquence de la langue vulgaire. Enfin, à un moindre degré d’élaboration rhétorique, le Novellino, anonyme recueil florentin de récits et de légendes, constitue le plus riche répertoire linguistique de la prose populaire écrite au xiiie s.


Dante, Pétrarque et Boccace (xive s.)

Consacrés classiques de leur vivant même, ces trois écrivains font du xive s. un siècle décisif dans l’histoire de la langue et de la littérature italiennes. Leur œuvre a été investie pour des siècles du prestige doublement mythique de l’origine et de la perfection. Quel que soit le bien-fondé de ce mythe, son efficacité a été historiquement considérable. Aussitôt érigée en modèle, la trilogie des trois grands Toscans du xive s. a été le facteur le plus puissant d’unification de la langue et de la littérature italiennes. En contrepartie, la force de ces chefs-d’œuvre a confiné la plupart des auteurs du siècle dans l’imitation. De Dante : Fazio degli Uberti (v. 1305 - v. 1367 ; Il Dittamondo), Federico Frezzi († 1416 ; Il Quadriregio), Iacopo Alighieri (fils de Dante, † 1348 ; Il Dottrinale). De Pétrarque* : Sennucio Del Bene (v. 1275-1349), Matteo Frescobaldi († 1348), Fazio degli Uberti. De Boccace* : Giovanni Sercambi (1347-1424) et Ser Giovanni Fiorentino (Il Pecorone), dont l’inspiration puise aussi à des sources plus populaires. Le noble florentin Franco Sacchetti (v. 1332 - v. 1400) affirme cependant une personnalité originale, faite de bon sens, de réalisme et d’humour, aussi bien dans ses Lettere (Lettres), dans ses poésies (dont est célèbre la ballade « O vaghe montanine pasturelle »), ses méditations religieuses (Sposizioni di Vangeli) que surtout dans son recueil de 300 Novelle, dont seules 223 nous sont parvenues.

La prose historique s’élabore également à cette époque à Florence, qui donne le jour à deux grands chroniqueurs. La Cronica de Giovanni Villani (v. 1276-1348), de structure encore médiévale, part de la tour de Babel pour s’interrompre l’année de la mort de son auteur, tandis que la Cronica delle cose occorrenti ne’ tempi suoi de Dino Compagni (1255-1324) se limite à la période contemporaine (1280-1312) et est animée par une vive passion politique alliée à un art consommé de la narration. D’autre part, l’anonyme Vita di Cola di Rienzo, écrite en dialecte romain, en dépit d’une certaine rigidité d’exposition, est un des chefs-d’œuvre de la prose du xive s.