Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Istanbul (suite)

C’est seulement à partir du milieu du xixe s. que va s’amorcer une occidentalisation progressive du plan. L’occasion en est fournie par les gigantesques incendies qui ravagent périodiquement cette ville de bois et détruisent souvent des milliers de maisons et des quartiers entiers. La recolonisation des espaces ainsi ravagés, livrée d’abord à l’initiative particulière, s’opère à partir de la seconde moitié du xixe s. suivant des plans systématiques, qui s’étendront surtout à partir de 1940, lorsque la croissance démographique de nouveau rapide entraînera la réoccupation de plus en plus complète des espaces incendiés, demeurés longtemps vides dans la conjoncture de sous-pression démographique immédiatement consécutive à la Première Guerre mondiale. Mais les grandes artères faisaient défaut, et les avenues principales restaient étroites et tortueuses. À partir de 1950, de très larges percées sont venues aérer la ville de façon décisive. Au total ces nouveaux aspects ont déjà marqué nettement la physionomie de la cité. On estime que les espaces à plan régularisé constituent déjà 26 p. 100 de la superficie de la ville au sud de la Corne d’Or, tandis que les surfaces à plan désordonné en constituent 52 p. 100 encore et les espaces libres, parcs, places, etc., 22 p. 100. Si l’on tient compte du caractère très dégagé que donnent les nouvelles percées et avenues circulaires, on ne peut plus parler d’une ville vraiment orientale.

Parallèlement d’autre part s’est constituée une ville nouvelle, d’aspect spécifiquement européen, au nord de la Corne d’Or. Au-dessus de Galata s’est développé depuis le xvie s., autour des ambassades, un « quartier franc », qui déborda bientôt sur le plateau et prit le nom de Pera (sans doute du grec peran, « en face »), alors que celui de Galata restait à l’ancienne cité génoise des basses pentes du plateau. Une ville d’aspect très italien s’y édifia, à rues étroites, mais généralement régulières, à très hautes maisons à plusieurs étages, immeubles de rapport qui contrastent totalement au xixe s. avec la ville turque basse de l’autre rive. L’activité économique s’y concentre peu à peu vers cette époque. Avec le repli progressif de l’Empire ottoman, la vieille ville perd son prestige et son rôle de grand marché centralisant les produits d’un vaste territoire. Mais, inversement, la pénétration économique de l’Europe vers le Proche-Orient s’accélère avec le raccord d’Istanbul au réseau ferré européen en 1872. Une société levantine, active et cosmopolite, où les colonies européennes donnent le ton aux populations chrétiennes minoritaires locales, se constitue sur le plateau de Pera, où l’expansion urbaine ne cessera plus désormais sur un mode exclusivement occidental, si l’on excepte quelques faubourgs musulmans de type traditionnel à maisons de bois qui s’agglomèrent sur les pentes de la périphérie du plateau. Cette ville nouvelle d’aspect moderne gagne progressivement vers le nord. Sur la rive asiatique, en revanche, l’agglomération d’Üsküdar (Scutari), restée longtemps très traditionnelle d’aspect, a connu une évolution du plan très comparable à celle de la vieille ville.


Fonctions et aspects


Les quartiers

Istanbul reste ainsi une ville double, où s’opposent encore fortement deux structures indépendantes, de part et d’autre de la Corne d’Or.

Le symbole de cette dualité est la dissociation du port. Les quais s’allongent tout au long du front de mer de Galata et du nord de la péninsule. L’abri naturel permet à toutes ces eaux du débouché de la Corne d’Or de constituer le port, en l’absence de bassins. Les quais restant très insuffisants, toute une partie du déchargement est opérée par barques, dans des eaux souvent assez turbulentes, sinon vraiment agitées.

Au nord de la Corne d’Or, les pentes de Galata, en arrière du port, constituent une city, centre des affaires, des banques et des sociétés de commerce. Sur le plateau, la « rue de Pera », qui en forme l’axe, concentre les commerces de détail de niveau supérieur et les attractions, au milieu des quartiers de résidence du xixe s. Au-delà, vers le nord, s’étendent les quartiers résidentiels aisés contemporains. Quelques faubourgs de type traditionnel occupent encore un certain nombre de vallons sur le versant de la Corne d’Or.

Au sud de la Corne d’Or, le phénomène de city de type moderne s’esquisse timidement en arrière du port. Mais l’essentiel des structures commerciales reste concentré dans le bazar traditionnel, immense construction couverte qui déborde dans les rues avoisinantes et groupe également une grande partie de l’artisanat. Vers la pointe de la péninsule, une zone de musées et de parcs correspond à l’ancien quartier du palais des Sultans pendant la plus grande partie de la période ottomane. Le reste de la vieille ville voit dominer des quartiers de résidence, avec des concentrations commerciales locales pour les besoins quotidiens, et des noyaux monumentaux correspondant souvent au sommet des collines, sur lesquelles s’ordonnent mosquées et grandes places.

L’industrie reste très dispersée, et les établissements importants sont surtout localisés en marge de l’agglomération, aussi bien en dehors de la vieille ville que sur la côte d’Asie. Mais une esquisse de concentration industrielle s’observe sur les rives de la Corne d’Or, en amont du port et dans les quartiers immédiatement voisins de part et d’autre. Les bidonvilles ne sont pas absents, étant donné la reprise récente d’une croissance rapide. Mais ils sont de petites dimensions, très dispersés et loin d’atteindre la concentration observée à Ankara.


La population

En effet, la croissance démographique, qui pouvait sembler stoppée après la Première Guerre mondiale, a repris rapidement. La population, estimée à 1 150 000 habitants au début du xxe s. contre 700 000 à 800 000 au milieu du xixe s., était redescendue à 690 000 au recensement de 1927, après la perte des fonctions de capitale. Elle est remontée d’abord lentement (980 000 en 1950), puis beaucoup plus vite (1 750 000 en 1965, plus de 2 200 000 en 1970), et la ville est redevenue un foyer d’attraction actif pour les campagnes, particulièrement pour les régions surpeuplées de l’est des côtes pontiques, dont l’émigration vers Istanbul est une tradition déjà ancienne.