Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Istanbul (suite)

Il y avait là au viie s. av. J.-C. deux villages thraces, l’un au fond de la Corne d’Or, l’autre dans le site d’acropole de la pointe, mais sans vie maritime. Ils ont laissé le nom de Byzance, thracophrygien, aux colons grecs doriens, originaires de Mégare, qui s’établirent là en 658 ou 657 av. J.-C. après une première installation sur la côte d’Asie, à Chalcédoine, dans un site mieux doué pour un établissement agricole, mais de qualités maritimes beaucoup plus modestes.

La fondation de la ville apparaît ainsi comme l’occupation par les Grecs d’un site maritime, dans le grand mouvement de colonisation grecque de la mer Noire. La première enceinte enserra la partie orientale de la péninsule, en se recourbant au sud-est et en laissant en dehors d’elle la grève de la Marmara, le premier port se trouvant exactement au débouché de la Corne d’Or. La ville vécut de son rôle d’escale et de carrefour, où se réunissaient toutes les routes maritimes provenant de la mer Noire. Mais, placée aux confins septentrionaux du monde grec, isolée au milieu de voisins semi-barbares, la colonie des Mégariens mena longtemps une vie médiocre.


La mise en valeur de la situation et la fondation de Constantinople*

Il fallait, pour permettre le développement d’une métropole, l’intervention d’éléments nouveaux. Ceux-ci apparurent dans le cadre de l’Empire romain, largement étendu sur les Balkans comme sur l’Asie Mineure, réunissant ainsi les deux fractions de continent auxquelles est liée la valeur de la situation, à l’intersection de la route maritime de la Méditerranée vers la mer Noire et de la route continentale d’Europe en Asie. Dès les ier-iie s., convergent à Byzance les deux grandes voies romaines des Balkans, la voie ouest-est (la via Egnatia), de Dyrrachium (Durrësi) vers Thessalonique et Byzance, et la voie nord-ouest - sud-est, qui conduit jusqu’à la frontière danubienne (sillon Niš-Belgrade). Byzance acquiert ainsi une importante fonction commerciale et stratégique, qui se concrétise à la fin du iie s. dans l’extension de la ville par Septime Sévère, qui édifie une nouvelle enceinte à 400 m environ plus à l’ouest.

On s’explique ainsi la décision de Constantin*, qui, en 324, va y fixer le siège de l’Empire. La situation générale était extraordinairement riche de possibilités. Byzance est au contact de régions économiquement complémentaires, régions céréalières et pastorales de l’Anatolie et des Balkans, et régions arboricoles méditerranéennes (la limite nord de la culture de l’olivier passe à quelques kilomètres au sud-est de la ville, sur la côte d’Asie). Par ailleurs, les circonstances mettaient singulièrement en valeur la fonction stratégique et routière. Des mouvements rapides d’Europe en Asie pouvaient être nécessaires dans une conjoncture où les deux frontières les plus menacées de l’Empire étaient, d’une part, la frontière du Rhin et du Danube contre les Barbares de l’Europe centrale et, d’autre part, la frontière asiatique contre les Perses. Constantin, d’origine balkanique, était conscient de ces impératifs. Il fut, en mettant en valeur les virtualités, jusque-là latentes, de la situation, le second créateur de la ville, à laquelle il devait donner son nom. Une nouvelle muraille, établie à l’ouest de la précédente, quintupla la surface de la ville. En 413, sous Théodose II, de nouvelles murailles furent édifiées à 1 200 m à l’ouest de la muraille de Constantin, doublant encore la superficie de la cité, qui atteignit 13 km2. La muraille de Théodose, souvent restaurée, constitue encore l’essentiel de l’enceinte actuellement visible, dont le tracé n’a subi que des retouches mineures, au nord-ouest.

À l’intérieur de cet espace, la ville remplit progressivement son cadre, et son développement fut assuré non seulement par son rôle politique de capitale impériale, mais également, notamment à l’époque de grande renaissance de l’Empire byzantin aux xe-xie s., par la prospérité économique due à son rôle de marché international, centre de redistribution vers l’Europe des produits arrivant de l’Orient par la route continentale anatolienne et par la route de mer en provenance de Trébizonde, tête des caravanes vers l’Asie centrale. D’importantes colonies de commerçants latins, établies d’abord à l’intérieur des murailles, sur la rive sud de la Corne d’Or, marquèrent l’importance de cette fonction de redistribution. Quand la ville fut réoccupée par les Grecs en 1261, les Génois furent expulsés de la cité et s’établirent sur la rive nord de la Corne d’Or, à la pointe de la péninsule, dans ce qui était alors un faubourg champêtre, qui avait dû à la présence d’un Galate son nom de Galata. La cité génoise s’agrandit peu à peu et occupait en 1453 toute la pointe sud de la péninsule.


La période turque. Les transformations du plan d’Istanbul

Mais déjà la ville avait perdu depuis longtemps, avec le rétrécissement progressif de l’Empire byzantin, le plus clair de sa fonction économico-politique. Au début du xve s., des quartiers entiers à l’intérieur des murs étaient convertis en champs et en vergers. La ville donnait l’impression d’une décadence profonde et ne comptait peut-être pas plus de 50 000 habitants lorsque les Turcs s’en emparèrent, alors qu’elle avait sans doute compté de 300 000 à 600 000 habitants aux époques de prospérité de l’Empire byzantin.

On peut ainsi comprendre les transformations que la physionomie de la cité allait subir pendant la période ottomane. Les sultans se livrèrent dans la ville, au sud de la Corne d’Or, à un repeuplement systématique, en faisant venir des populations de toutes les régions de l’Empire. Dès le milieu du xvie s., la population était estimée à 600 000 habitants. Mais cette réoccupation se fit dans le désordre le plus total. Seuls subsistèrent les principaux repères de la charpente urbaine, édifices officiels ou lieux de culte, ainsi que la destination commerciale de certains quartiers. Mais la trame du réseau des rues disparut à peu près totalement dans les espaces de résidence, et la ville prit l’aspect caractéristique des villes islamiques, avec leur lacis de ruelles et d’impasses, l’anarchie totale de leur plan. Elle fut envahie par des maisons de bois à étages, du type des maisons rurales répandues dans les régions pontiques boisées, qui proliférèrent dans le désordre le plus absolu et donnèrent à la ville l’aspect d’un gigantesque campement. Un nom nouveau apparut, Istanbul (dérivation du grec eis tên polin [prononciation is tin bolin], « dans la ville », réponse que les Grecs faisaient aux nouveaux venus demandant où ils se trouvaient).