Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Irlande (suite)

« Retrouver les souvenirs, égarés mais non perdus, des actes et opinions et conditions de nos ancêtres. »

James Macpherson (1736-1796), poète écossais, en publiant les Fragments (1760) qu’il attribue à un barde gaélique du iiie s., Ossian, annonce et prépare la traduction des Reliques of Ancient Irish Poetry (1789) — pas toutes authentiques d’ailleurs — par Charlotte Brooke (1740-1793). Après Castle Rackrent (1800), roman régionaliste de Maria Edgeworth (1767-1849), après Irish Melodies (1808-1834) et National Airs (1815) de Thomas Moore (1779-1852), assez curieusement et dans l’une des plus sombres périodes politiques de l’histoire nationale, c’est un Allemand, Johann Kaspar Zeuss (1806-1856), qui va avec sa Grammatica celtica (1853) apporter la fierté et fournir leurs meilleures armes aux défenseurs de la langue irlandaise. L’œuvre de conservation et d’exaltation du patrimoine national prend alors toute son ampleur avec les efforts de James Clarence Mangan (1803-1849), à l’origine du mouvement « Jeune-Irlande ». Standish James O’Grady (1846-1928) publie Early Bardic Literature (1879) ; Samuel Ferguson (1810-1886), ses Collected Poems (1880). Douglas Hyde (1860-1949), fondateur de la « Ligue gaélique », écrit The Love Songs of Connacht (1893). Mais c’est Yeats qui saura le mieux recréer dans ses Wanderings of Oisin (1889) toute la magie et la poésie des rêves ossianiques, et qui assurera au « Celtic Revival » des assises solides en fondant en 1892 la « Société littéraire irlandaise ». C’est lui encore qui en 1913 lance le mouvement pour tenter d’arracher les lettres irlandaises aux puissances opprimantes du passé, à leur romantisme désuet. À cette nouvelle littérature proprement nationale, mais résolument entrée dans le monde moderne, les écrivains du début du siècle vont donner une dimension qui déborde largement le cadre des frontières.


« Une insulte à la foi ? « Une diffamation du peuple d’Irlande ? »

La renaissance irlandaise se poursuit sur un fond de tempêtes, au milieu des agitations et des effusions de sang causées par le Home Rule, dans la méfiance, voire l’hostilité ouverte. Des poèmes de Yeats (« Easter 1916 ») aux pièces d’O’Casey* (The Shadow of a Gunman, 1923), toute l’œuvre littéraire irlandaise porte les traces du combat pour l’autonomie, que marquent l’insurrection sanglante de 1916, le terrorisme de l’IRA contre les « Black and Tans », les « auxis », puis la guerre civile de 1922. Aux fureurs des affrontements armés s’ajoute l’incompréhension du public devant la révolte, le non-conformisme de Joyce*, de O’Casey, de Behan* ou les tentatives poétiques de Yeats et de George Russell (sous le pseudonyme d’Æ). Poursuivis par la hantise de l’antinational, aveuglés par le cléricalisme, les Irlandais refusent l’école nouvelle, ce qui semble justifier ces paroles de Behan : « L’Irlande, elle est à Trieste, avec James Joyce ; au Devon, avec Sean O’Casey ; à Paris, avec Samuel Beckett*, tous liés ensemble, de O’Neill* en Amérique à Wilde dans la geôle de Reading, à un vieux lasso ombilical desséché et doctrinaire qui a nom Archevêque de Dublin. » Le fondateur du Sinn Féin lui-même jette l’anathème sur les activités de l’Abbey. On s’élève contre The Countess Cathleen (1892) de Yeats, contre The Shadow of the Glen (1903) de Synge, et le scandale atteint son comble avec The Playboy of the Western World (1907). En 1942, The Taylor and Ansty, de E. Cros, suscite un âpre débat au Sénat. La censure, qui sévira dans toute sa rigueur de 1929 à 1967, frappe d’interdit Borstal Boy (1957), de Behan. Toutefois, poésie et théâtre illuminent cette période, et le nom de James Joyce, contemporain de James Stephens (1882-1950) et de George Moore (1852-1933), suffirait à lui seul à assurer la gloire de sa production romanesque. L’auteur du célèbre Ulysses (1922) sera suivi dans sa recherche expérimentale par Samuel Beckett, Flann O’Brien, Aidan Higgins, tandis que Daniel Corkery, Frank O’Connor, Sean O’Faolain ou Liam O’Flaherty perpétuent qui la tradition régionaliste, qui la lutte contre l’obscurantisme et la censure. Car la censure est longue à disparaître pour les jeunes auteurs, impatients de brûler les étapes. Sans doute les vieux thèmes sont-ils toujours traités, passion de la propriété terrienne (Padraic Colum), vie provinciale (Lennox Robinson, Sean O’Faolain, Thomas C. Murray), rôle du clergé (Joseph Tomelty, Paul Vincent Carroll) ou émigration (Michael J. Molloy, Brian Moore). Mais des écrivains comme Julia O’Faolain, John Broderick, Edna O’Brien ou John McGahern s’attaquent aussi aux tabous (érotisme, avortement, homosexualité...), traduisant ainsi l’actualité des problèmes qui se posent à une Irlande pénétrée à son tour par les formes nouvelles de la contestation, alors que n’ont pas pour autant disparu tous les fantômes du passé.

D. S.-F.

 D. Hyde, A Literary History of Ireland (Londres, 1899 ; rééd., 1967). / E. A. Boyd, Ireland’s Literary Renaissance (Dublin, 1916 ; rééd., 1968). / S. Gwynn, Irish Literature and Drama in the English Language (Londres, 1936). / R. Hogan, After the Irish Renaissance (Minneapolis, 1967). / F. O’Connor, The Backward Look, a Survey of Irish Literature (Londres, 1967). / P. Rafroidi, l’Irlande, t. II : Littérature (A. Colin, coll. « U 2 », 1971) ; l’Irlande et le romantisme (Éd. universitaires, 1972). / Aspects du théâtre irlandais (Éd. universitaires, 1972).


L’art irlandais ancien

L’isolement de l’Irlande, à l’abri de la conquête romaine et à l’écart de l’Empire carolingien, favorisa l’élaboration d’un art original. La christianisation s’était effectuée sans heurt, au ve s., préservant les coutumes locales. L’expansion des monastères irlandais, essaimant en Écosse et en Northumbrie, permit à l’art insulaire, en retour, de découvrir l’art germanique. On voit ainsi se constituer un art chrétien irlandais (et aussi northumbrien) où se mêlent les thèmes celtiques et l’esthétique chrétienne. Les spirales (de La Tène) et l’entrelacs (germanique, puis scandinave) dominent, excluant presque radicalement le réalisme et aboutissant à un art abstrait unique en Europe (couronne Petrie, National Museum, Dublin ; torque de Broighter). Mais, en 597, Rome, inquiète du caractère païen de l’art irlandais, envoie une mission qui conduit l’île à modifier son répertoire en y introduisant les traditions gréco-latines. Celles-ci furent très vite intégrées dans le système décoratif général.

On ne peut parler d’architecture, tellement elle semble avoir été rudimentaire. Aucun vestige n’atteste l’existence de cloîtres, et il ne reste rien des constructions de bois.