Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Irlande (suite)

La situation du Parlement de Dublin s’était améliorée dès la vice-royauté de lord Townshend (1767-1772), et la liberté du commerce avait été obtenue en 1779. Les mesures de 1782, qui équivalaient à donner une nouvelle constitution à l’Irlande, auraient pu être le début d’une résurrection de celle-ci. De fait, beaucoup d’historiens ont représenté l’âge du Parlement de Grattan sous un jour tout à fait idyllique, en évoquant l’indéniable prospérité économique et l’embellissement de Dublin*, où James Gandon produisait alors ses chefs-d’œuvre. En réalité, cette prospérité économique, cette liberté politique étaient celles de la population protestante, uniquement.

Aussi, lorsque les idées de la Révolution française firent leur apparition en Irlande, trouvèrent-elles un terrain favorable. Elles paraissaient permettre, en surmontant les divergences religieuses, de ressusciter une Irlande unie : au patriotisme partiel du parti des « patriotes » de Grattan, d’ailleurs impuissant, se substitua le patriotisme total des « Irlandais-Unis », une association fondée en 1791 par Wolfe Tone (1763-1798), un jeune avocat dublinois, et Napper Tandy (1740-1803).

Le radicalisme et l’enthousiasme de ce mouvement compensèrent dans une certaine mesure les réticences que la politique religieuse de la Révolution française firent naître chez les catholiques irlandais. Aussi bien, le gouvernement anglais, sentant le danger, prit une série de mesures en faveur des catholiques (Relief Act, 1793) et permit l’ouverture, en 1795, d’un séminaire à Maynooth. Les protestants, au contraire, s’organisèrent en une « Société d’Orange », sectaire et violemment anticatholique. À partir de 1794, la société des Irlandais-Unis fut interdite, et Tone ne pensa plus réaliser son programme qu’avec l’aide de la France.

Un premier soulèvement, en 1796, échoua, car les généraux Hoche et Grouchy ne purent débarquer leurs troupes, la tempête ayant dispersé la flotte française. Les autres soulèvements, catholique dans le Sud et dissident en Ulster, furent réprimés en 1797 ; une dernière tentative en 1798 (révolte des presbytériens de l’Antrim et du Down, et des catholiques de Wexford) n’eut pas plus de succès : Tone lui-même fut capturé et se suicida peu après dans sa prison. La nécessité de diriger les opérations militaires, tout comme les réactions qu’il jugeait par trop dangereuses des protestants poussèrent Pitt à réaliser l’union de l’Irlande et de l’Angleterre : ce fut fait en août 1800 ; il n’y avait plus désormais de Parlement de Dublin : les cent députés irlandais vinrent siéger à Westminster.

La colonisation de l’Irlande : les « plantations »

Les « plantations » ont commencé sous le règne de Marie Tudor, pour s’intensifier sous celui d’Élisabeth. Mais c’est avec la grande plantation de l’Ulster, rendue possible par la fuite des comtes en 1607, que le système acquit toute son efficacité. À l’origine d’une plantation, il y a toujours la confiscation des biens d’un ou de plusieurs grands seigneurs. Tous leurs pouvoirs féodaux disparaissent, et leurs terres reviennent dans la main du roi, qui peut en faire ce qu’il veut. À ce stade, on ne peut cependant que remplacer une aristocratie par une autre aristocratie. Cependant une enquête est menée en justice à propos du statut des paysans irlandais qui occupent effectivement la terre. Bien que nombre d’entre eux aient été des libres tenanciers, disposant donc de leurs tenures en toute liberté, les juges les rangent uniformément dans la catégorie des tenanciers « à la volonté du seigneur », ce qui permet au détenteur des droits féodaux de les chasser de leurs tenures quand bon lui semble. Or, le roi ne répartit pas n’importe comment les terres qu’il vient de récupérer : ceux qui les reçoivent, les « entrepreneurs », doivent les affermer à des « serviteurs », qui se chargent à leur tour de recruter des tenanciers. Dans la grande majorité des cas, les « entrepreneurs » et les « serviteurs » furent soit des Anglais, soit des Ecossais, très souvent des puritains ou des presbytériens. Les Irlandais devaient acquitter, en effet, des taxes beaucoup plus élevées pour obtenir les mêmes avantages. Enfin, les « serviteurs » qui avaient recours à des tenanciers irlandais ne le pouvaient qu’à condition de payer également une taxe supplémentaire.

Or, la pauvre Écosse était là pour fournir les tenanciers dont on avait besoin. C’est dans l’Ulster que le changement fut le plus radical : ce pays, celui des O’Neill, la place forte de la civilisation celtique par excellence, devait en une soixantaine d’années devenir une province protestante et anglo-écossaise. Alors que, dans le reste de l’Irlande, seules les classes supérieures étaient anglaises, ici non seulement les propriétaires, mais aussi les humbles tenanciers n’avaient plus rien d’irlandais. Sans atteindre la même ampleur, le phénomène se reproduisit dans plusieurs autres régions d’Irlande, tandis que les anciens tenanciers, chassés, allaient s’entasser dans le Connaught.

La réussite de la plantation d’Ulster inspira bien d’autres tentatives : les régions de Wexford, Carlow, Wicklow, Leitrim reçurent leurs contingents de colons, sans que l’on aille aussi loin que dans l’Ulster. En 1640, on pouvait cependant estimer que les deux tiers des propriétaires de terres en Irlande étaient encore des catholiques (mais les Gaéliques étaient parmi eux moins importants que les « Vieux Anglais »). Aussi, après la plantation d’Ulster, le deuxième temps fort de la transformation de l’Irlande est l’occupation cromwellienne de 1649 à 1660. De nouveau, d’énormes confiscations eurent lieu, et les terres ainsi récupérées furent soit concédées aux soldats de l’armée cromwellienne, soit attribuées aux « Adventurers », ces capitalistes qui avaient financé l’expédition de Cromwell. Si beaucoup de soldats préférèrent rentrer en Angleterre après avoir cédé leurs terres à bas prix aux « Adventurers », il en resta quelques milliers en Irlande, tandis que leurs officiers et les « Adventurers » faisaient nettement pencher la balance en faveur des propriétaires protestants.