Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Irlande (suite)

Les Lancastres ne se préoccupèrent guère de l’Irlande, qui, par sympathie pour la famille Mortimer, pencha dans l’ensemble du côté yorkiste. Seuls les Butler d’Ormonde prirent, dans la guerre des Deux-Roses*, le parti lancastrien. La victoire d’Édouard IV permit donc aux Fitzgerald de s’emparer de la réalité du pouvoir. Édouard IV tenta de réagir : en 1468, il fit décapiter Thomas Fitzgerald, comte de Desmond. Mais il n’avait absolument pas les moyens de gouverner l’île, et bientôt il confia à Thomas Fitzgerald († 1477), comte de Kildare, le titre de député.

Les Fitzgerald de Kildare devaient dominer l’Irlande jusqu’en 1534, si l’on excepte deux courtes interruptions de 1494 à 1496 et de 1520 à 1522. Gerald « le Grand » (Garret Mór en irlandais), de 1481 à 1513, et Gerald « le Jeune » (Garret Óg), de 1513 à 1534, furent les véritables souverains de l’île. La dynastie des Tudors* avait bien essayé de réagir : Henri VII, en 1494, avait envoyé l’énergique Edward Poynings (1459-1521) à Dublin, et en décembre celui-ci avait fait admettre la fameuse loi (qui porte son nom) qui stipulait qu’aucune loi votée par le Parlement d’Irlande n’était valable avant d’avoir été marquée du sceau du roi, après délibération en son conseil. À dire vrai, la politique d’Henri s’expliquait par les menaces que l’aristocratie anglaise faisait peser sur son pouvoir.

Henri VIII lui-même toléra cette situation : pourtant, le pouvoir exorbitant des Fitzgerald se révéla par trop dangereux lorsqu’il se lança dans son aventureuse politique religieuse. Il fit venir Garret Óg à Londres et le tint enfermé à la Tour de Londres (1534). Lorsque son fils, « Silken Thomas », se révolta, il le fit assiéger dans son château de Maynooth, dont tous les défenseurs furent passés au fil de l’épée (1535). « Silken Thomas » fut pendu avec cinq de ses oncles (1537) : la famille Fitzgerald était décimée...

Dès lors, c’est autour de deux problèmes principaux que gravite l’histoire de l’Irlande.

Tout d’abord, la question religieuse : en 1537, Henri VIII introduisit en Irlande l’Acte de suprématie et devint donc le chef de l’Église d’Irlande comme celui de l’Église d’Angleterre. Or, l’Irlande n’avait pas été effleurée par les idées protestantes et n’était guère disposée à accepter les injonctions de Westminster dans ce domaine.

Par ailleurs, Henri VIII troqua en 1541 son titre de seigneur (« dominus ») d’Irlande contre celui de roi d’Irlande. Toute l’aristocratie irlandaise, qu’elle soit gaélique ou anglo-irlandaise, fit front, et toute la seconde moitié du xvie s. fut secouée par les « révoltes des comtes », qui n’eurent d’autre effet que de permettre à la Couronne d’opérer de fructueuses confiscations et de redistribuer les terres à de bons Anglais : la colonisation commença à s’édifier sur les ruines de l’aristocratie « indigène ».

Avec Édouard VI, la propagande protestante s’intensifia. Sous Marie Ire Tudor, souveraine catholique, les persécutions religieuses cessèrent : mais les confiscations continuèrent de plus belle, et le lord-député Thomas Radcliffe (futur comte de Sussex) installa sur les terres des O’More (Leix) et des O’Connor (Offaly) la première « plantation », la première entreprise systématique de colonisation.

C’est cependant sous le règne d’Élisabeth Ire* que se joua la partie essentielle : les Anglais réprimèrent avec une relative facilité les premières grandes révoltes et en profitèrent pour confisquer les immenses domaines des Fitzgerald, qui furent répartis entre les favoris de la reine, comme le poète Edmund Spenser* et sir Walter Raleigh*. Ils avaient en effet bénéficié des divisions des chefs irlandais : mais leurs abus unirent bientôt les deux plus puissants chefs, Hugh O’Neill (v. 1540-1616), comte de Tyrone, le chef des O’Neill, et Hugh « le Rouge » (1572-1602), comte de Tyrconnell, le chef des O’Donnell. Alliés dès 1594, réclamant l’appui de Philippe II, ils allèrent de victoire en victoire, et la défaite des Anglais au Yellow Ford en 1598 eut un énorme retentissement.

Le gouvernement anglais dut consentir d’énormes efforts pour reconquérir une Irlande tout entière dressée derrière ses héros nationaux : en 1599 encore, l’armée confiée au favori d’Élisabeth, Robert Devereux, comte d’Essex, fut durement malmenée et il fallut les campagnes de Charles Blount, baron Mountjoy, pour battre les chefs irlandais au moment même où ils recevaient — trop tard — des renforts espagnols.

Alors qu’Hugh Roe O’Donnell mourait en Espagne (1602), Hugh O’Neill se soumit (1603) : mais en 1607, O’Neill et Rory O’Donnell s’enfuirent à Rome. Cette « fuite des comtes », qui rend possible la grande plantation de l’Ulster, met un point final à une époque : elle symbolise la fin politique de l’Irlande gaélique. L’Irlande n’est plus désormais qu’une colonie où le conquérant va chercher à s’imposer sur le plan culturel, idéologique et économique.


L’Irlande, de l’achèvement de la conquête à l’Union (1603-1800)

• Les vicissitudes du xviie s. L’aggravation du sort des Irlandais fut progressive. Jacques Ier était relativement tolérant. Il facilita l’action d’Arthur Chichester de Belfast, lord-député d’Irlande de 1604 à 1615, qui réunit un Parlement, le premier à représenter l’ensemble de l’Irlande et, abrogeant les statuts de Kilkenny, il rendit la loi semblable pour tous. Mais, derrière cette façade, le fossé religieux se creusait, l’Église d’Irlande étant beaucoup plus proche que celle d’Angleterre du protestantisme puritain. Surtout, le processus de colonisation s’accentua.

Le règne de Charles Ier* représente un répit, car, avec Thomas Wentworth, comte de Strafford, lord-député d’Irlande de 1633 à 1640, une politique nouvelle prévalut. Sans trop se soucier des questions religieuses, Strafford voulait accroître la prospérité de l’Irlande, car ce pays était destiné à fournir au roi l’argent et les troupes qui lui seraient nécessaires pour gouverner l’Angleterre. Brutale et arbitraire, la politique de Strafford fut efficace et, dans l’ensemble, profitable à l’Irlande. Mais la chute de Strafford, qui fut exécuté en 1641, ramena au pouvoir à Dublin les protestants : l’équilibre était rompu, et les catholiques se révoltaient, surtout dans l’Ulster, où ils étaient le plus opprimés. Une décennie confuse s’ouvrit.