Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Irlande (suite)

Dermot s’adressa donc à Richard Fitzgilbert de Clare († 1176), comte de Pembroke, dit « Strongbow », et à ses vassaux normands (les Fitzgerald, Fitzstephen [Fitzetienne], etc.) : c’étaient les descendants des barons normands qui avaient conquis les marches galloises et étaient donc rompus à la guerre contre les populations celtes. Strongbow assura Dermot de son appui et reçut l’assurance d’épouser sa fille, Eva, devenant ainsi l’héritier du royaume de Leinster. C’est en 1170 que Strongbow porta son attaque : il prit Waterford, Dublin, épousa Eva, devenant roi de Leinster dès 1171, à la mort de Dermot.

Un tel succès provoqua une double réaction. Une réaction irlandaise d’abord : le roi du Connacht, Rory O’Connor († 1198), prit la tête de troupes levées dans toute l’Irlande pour venir attaquer, sans grand succès d’abord, Strongbow dans Dublin ; une réaction d’Henri II, ensuite, car ce dernier n’était pas disposé à laisser naître un nouvel État normand qui aurait pu concurrencer l’Angleterre. Au reste, Strongbow ne pouvait résister seul à toute l’Irlande et il préféra abandonner ses conquêtes à son puissant suzerain. Dès octobre 1171, Henri II débarquait à Waterford : Strongbow, abandonnant son titre royal, se contentait de celui de comte de Leinster, et tous les chefs de l’Irlande du Sud venaient faire hommage au roi d’Angleterre. L’Église d’Irlande, poussée par le parti de la réforme et l’archevêque de Dublin, Laurence O’Toole, reconnaissait au synode de Cashel l’autorité de Henri II. Ayant annexé à la Couronne Waterford, Wexford et Dublin (cette dernière cité étant donnée en « colonie » aux bourgeois de Bristol), et nommé un justicier pour le représenter, Henri II repartait dès le début de 1172.

Mais les excès des Normands provoquèrent la révolte de l’Irlande : Strongbow accaparait les terres du Leinster pour les redistribuer à ses vassaux, le justicier Hugues de Lacy († 1186) se jetait sur le royaume de Meath, Jean de Courci († v. 1219) sur l’Antrim. Ce n’est qu’au traité de Windsor, en 1175, après une vigoureuse réaction de Rory O’Connor, qu’un accord de principe était conclu : Henri II était le seigneur, le « dominus » de l’Irlande, et si Rory O’Connor pouvait garder le titre d’Árd Rí, il se reconnaissait le vassal de Henri. En outre, une palissade définissait sur la côte est un vaste domaine comprenant Dublin, le « Pale », qui était la propriété personnelle du roi Henri II.

De fait, ce règlement ne tenait pas compte de l’avidité de la féodalité anglo-normande, et toute l’histoire de l’Irlande jusqu’au xviie s. est avant tout celle de la lutte de l’aristocratie anglaise contre l’aristocratie indigène, puis de celle de la nouvelle aristocratie anglo-irlandaise contre la monarchie anglaise aussi bien que contre certaines vieilles familles gaéliques.


L’occupation anglaise jusqu’à la conquête définitive (1175-1603)

• L’appesantissement de la présence anglaise. Les Irlandais ne s’avouèrent pas vaincus : profitant des difficultés qu’éprouvait lors de sa régence Jean* sans Terre, Rory O’Connor se révolta. Mais leurs intérêts étant en jeu, ses barons aidèrent cette fois Jean, qui écrasa la révolte de Rory en 1185.

Tout le xiiie s. est marqué par les progrès des grandes familles anglo-normandes. Tandis que la famille de Burg (Burke en Irlande, Burgh en Angleterre) dominait le Connacht, le Munster était partagé entre les Butler (descendants de Gautier « le Bouteiller », implantés en Ormonde) et les Fitzgerald du Leinster (dans le Desmond). L’autre branche de la famille Fitzgerald, celle de Kildare, dominait l’ancien royaume de Meath. À plusieurs reprises, les Irlandais voulurent échapper à ce joug en se regroupant autour des vieilles familles gaéliques (rôle de Brian O’Neill, battu et tué à Downpatrick en 1260) ou en faisant appel à des princes étrangers, comme Haakon IV de Norvège (1263) ou Édouard Bruce (1315), le frère du roi d’Écosse, Robert Ier Bruce, qui venait d’écraser les Anglais à Bannockburn.

Ce fut l’alerte la plus rude : victorieux à Connor, Édouard Bruce se fit couronner roi d’Irlande en 1316 ; mais il fut battu et tué à la bataille de Faughart, non loin de Dundalk, en 1318.

Vers cette époque, l’Irlande comprenait trois zones distinctes : le Pale, où l’autorité royale s’exerçait réellement, non sans mécontenter quelque peu les « Vieux Anglais », désireux d’obtenir une certaine autonomie ; les Marches, où dominait l’aristocratie anglaise, et puis les terres des chefs gaéliques (O’Neill, O’Donnell, O’Connor, O’Brien, O’Kelly, Maccarthy).

• L’assimilation de l’aristocratie anglaise. Le danger, pour les Anglais, n’était plus celui des révoltes, mais plutôt le lent processus d’assimilation qui rapprochait en Irlande Anglais et Gaéliques, en particulier au sein de l’aristocratie. Ces Anglo-Irlandais, ces Anglais dégénérés comme les appelaient leurs compatriotes, avaient tout autant que les chefs irlandais intérêt à voir les liens entre Westminster et l’Irlande se distendre.

Les rois d’Angleterre réagirent à plus d’une reprise. Lionel d’Anvers (1338-1368), troisième fils d’Édouard III, duc de Clarence et, par son mariage avec Élisabeth de Burgh, détenteur des domaines irlandais des familles de Clare et de Burgh, vint en Irlande en tant que vice-roi de 1361 à 1367. Il définit nettement une politique de défense contre l’assimilation, dont témoignent les statuts de Kilkenny (1366). Sa mort prématurée mit fin à cette tentative d’« assassinat » de la culture irlandaise.

À son tour, Richard II se préoccupa de l’Irlande, où Art Mac Murrough, le roi du Leinster, était pratiquement en état de révolte permanente. Une première expédition en 1394-95 valut à Richard la soumission formelle des chefs irlandais : mais son vice-roi, Roger Mortimer, fut assassiné en 1398, et Richard dut revenir en 1399 dans l’île : mal lui en prit, puisque Henri de Lancastre en profita pour rentrer en Angleterre et soulever une bonne part de l’aristocratie contre lui. Richard II ne quitta l’Irlande que pour être déposé (1399).