Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Iran (suite)

Les conditions sociales : la réforme agraire

Cette agriculture iranienne commence seulement à s’affranchir de conditions sociales extrêmement archaïques. La longue tradition de pouvoir central despotique de l’État iranien a abouti, par l’intermédiaire de grandes concessions aristocratiques ou militaires et de l’attribution de terres aux grands officiers de la couronne à la généralisation de la très grande propriété privée. Parallèlement s’affirmait une tendance complémentaire à l’étatisation des terres, particulièrement depuis l’époque qādjār et de nouveau sous Rezā Chāh, dont les confiscations furent nombreuses, notamment dans les régions périphériques de l’Empire où il établit difficilement son autorité. Au milieu du siècle, on estimait la très grande propriété (plus d’un village entier) à environ la moitié du total des terres cultivées. Une très grande insécurité de la tenure, des prélèvements souvent considérables du propriétaire sur la récolte (jusqu’à 70 ou 75 p. 100 du total, sans contribution aux dépenses d’exploitation autre que la fourniture de l’eau, dans certaines régions comme le Kermān où la construction et l’entretien des ouvrages d’irrigation sont particulièrement difficiles) complétaient un tableau foncier très archaïque.

L’absence de cadastre et de données précises sur la répartition des terres ont longtemps paralysé les projets, pourtant nombreux, de réforme agraire. De premières distributions de terres de la Couronne avaient cependant eu lieu dès 1951 dans la région de la Caspienne et de Téhéran. Mais le progrès décisif fut accompli seulement lorsqu’on se décida à légiférer en prenant en compte la seule unité perceptible, le village. La loi de 1962 limita la propriété à un seul village, le surplus devant être réparti entre les paysans tenanciers ; elle fut complétée par des articles additionnels (1963), qui organisaient la vente ou le partage de la fraction non affectée par la loi principale. Les résultats ont été appréciables : 16 000 villages ont été distribués intégralement. Depuis le 23 septembre 1971, tous les paysans iraniens disposent officiellement des terres qu’ils cultivent. Le principal effet a été de substituer à la classe des métayers dépendants une classe de paysans petits propriétaires. Il a fallu, d’autre part, constituer des coopératives capables de prendre le relais des grands propriétaires pour l’aménagement ou l’entretien des ouvrages d’irrigation et pour l’organisation des travaux agricoles. Leur mise en place et leur fonctionnement n’ont pas été sans poser de difficiles problèmes en raison du défaut d’instruction des masses paysannes. Les capacités techniques des paysans, leur aptitude à comprendre l’intérêt de la réforme ont strictement conditionné la cadence d’application et le succès de celle-ci, qui ont été ainsi très différents suivant des régions. L’atmosphère des campagnes iraniennes a été transformée dans tout le Nord (régions caspiennes), dans le Nord-Ouest (Azerbaïdjan) et même dans le Kurdistān, où une certaine rudesse virile des paysans palliait leur analphabétisme. Le tableau social de l’est et du sud-est du pays devrait se modifier à son tour avec l’application des nouveaux plans de développement à partir de 1973. Dans le Khorāsān et le Baloutchistan, d’énormes projets de développement sont en voie de réalisation et vont enfin transformer ces régions trop longtemps négligées.


La production agricole

L’agriculture iranienne est déjà relativement diversifiée. Aux céréales tempérées (blé et orge) et au riz (dans les régions caspiennes et dans le Khuzestān), aux cultures légumières et fruitières (notamment agrumes, dattes, pistaches et amandes), s’ajoutent déjà des cultures industrielles en quantité appréciable. Ce sont d’abord les cultures sucrières — betterave à sucre dans la région de Téhéran, l’Azerbaïdjan, le Khorāsān, canne à sucre dans le Khuzestān —, qui fournissent déjà les deux tiers de la consommation du pays. La production de thé, boisson nationale, s’est considérablement développée dans les plantations de grandes propriétés du Gilān, qui ont été exemptées de la réforme agraire. Elle représente la moitié de la consommation nationale. La production de graines oléagineuses (sésame, ricin) dans les parties sèches du plateau, de Hamadhān à Kermān, celle du tabac dans la région de la Caspienne et près d’Ispahan, celle de la soie dans les plaines caspiennes alimentent de petits courants d’exportation. La culture cotonnière (Gorgān, Khuzestān et Fārs) exporte 60 p. 100 de sa production (qui est de 160 000 t) ; 35 millions de têtes de petit bétail tiennent enfin une place capitale dans l’économie du pays.


Expansion agricole et grands aménagements hydrauliques

Dans quelle mesure cette production répond-elle aux besoins d’une population rapidement croissante (passée de 19 à 26 millions entre les deux recensements de 1956 et 1966, certainement sous-estimés d’ailleurs) ? La marge d’expansion agricole reste importante, mais elle est très inégalement répartie. Les vieux noyaux sédentaires des vallées montagneuses ont déjà souvent atteint les limites extrêmes de l’extension possible de leurs terres de culture. C’est dans l’accroissement de leur cheptel qu’ils ont cherché récemment des ressources nouvelles, par le développement de l’utilisation estivale des alpages, d’où les nomades sont peu à peu chassés, ou par des mouvements de transhumance inverse. Dans le Gorgān, des chefs de nomades turkmènes fixés depuis la fin du xixe s. ont développé dans la steppe cultivable une grande culture mécanisée du blé, et des faits analogues s’observent dans le Khuzestān. Mais les possibilités d’extension de cette grande culture pluviale restent limitées, et ses rendements sont trop aléatoires, sauf en des secteurs privilégiés, pour assurer une expansion rationnelle. Seule l’extension des surfaces irriguées peut apporter une solution. Autour des oasis de l’Iran central, comme Ispahan, l’expansion de la culture est dirigée par la moyenne bourgeoisie urbaine, par forage de puits à moteur, en vue de cultures pour la vente et en exploitation directe. Surtout, de grands aménagements hydrauliques ont été entrepris par l’État. Plusieurs projets majeurs ont été réalisés. Dans l’Elbourz, c’est le barrage du Karadj, dont le but est surtout de fournir de l’eau à l’agglomération de Téhéran, et surtout celui du Sefid Rud, qui, avec une retenue de 1,6 milliard de mètres cubes, soit environ le tiers du débit annuel moyen du fleuve, permettra une extension considérable de la surface irriguée dans la plaine du Gilān, où la production de riz pourra quadrupler (une centrale accolée a une productibilité supérieure à 0,3 TWh). Dans le Khuzestān a été réalisé un projet majeur, le barrage du Diz, à 32 km en amont de Dizfūl, dont la retenue de 3,5 milliards de mètres cubes permettra d’irriguer totalement 125 000 ha dans la plaine (avec, adjointe, une centrale d’une puissance installée de 520 MW). Un autre barrage, plus modeste, a été réalisé sur la Karkhè en 1955. Un autre aménagement d’envergure a été achevé sur le Zāyandè Rud, pour la régularisation de l’irrigation dans l’oasis d’Ispahan. Le même fleuve bénéficie d’autre part depuis 1953 d’un apport d’eau supplémentaire grâce au détournement d’une partie des eaux du cours supérieur du Kārun, qui coule non loin de là à une altitude supérieure. Un gigantesque ouvrage va être édifié dans le Khuzestān, sur le Kārun. La retenue atteindra 3 milliards de mètres cubes, et le périmètre 160 000 ha.

En fait, la rentabilité de ces grands ouvrages reste parfois discutable, dans la mesure où la mise en valeur des périmètres ne progresse qu’avec lenteur. Les réalisations mineures, notamment la lutte contre la déperdition des eaux et la réfection des qanāt, sont de profit souvent plus immédiat, et l’Iran les multiplie ces dernières années.