Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Ioniens (les) (suite)

Cosmologie

L’organisation et la composition de l’univers matériel résument l’objet de la philosophie ionienne. Le monde, qui n’est expliqué par aucun « architecte de l’univers » à l’origine de son existence, est étudié dans le cadre d’une certitude : celle qui concerne la possibilité, pour l’homme, d’atteindre à une connaissance objective du réel. Psychologie, morale et condition humaine, qui constitueront une part des préoccupations centrales de la réflexion philosophique athénienne, intéressent moins les Ioniens que la météorologie. Sagesse (« sophia ») signifie chez eux « savoir relatif à la nature ».


Biologisme

L’hylozoïsme, qui est la tendance à se représenter la nature sur le modèle d’un organisme vivant, accompagné d’une indistinction entre le spirituel et le matériel, caractérise cette pensée. C’est ainsi que les éléments (eau, air, feu) possèdent un pouvoir d’action propre, de mouvement spontané ; ils doivent par exemple se montrer « justes ».


Monisme

À la base des travaux des Ioniens se trouve la volonté de découvrir, sous la multiplicité des phénomènes, une substance première et unique dont ceux-ci seraient les différentes manières d’être ou de se manifester, principe immuable qui supporterait le changement. Cette substance est l’eau pour Thalès, l’air pour Anaximène. La recherche d’un principe élémentaire et homogène à l’origine de toutes choses ainsi que les oppositions entre éléments (air et eau, terre et feu, etc.) constituent le point de départ commun de ces philosophes.


Les philosophes

Le plus ancien savant grec, unanimement considéré comme tel, est Thalès de Milet (dernier tiers du viie s. - moitié du vie s. av. J.-C.). La tradition milésienne qu’il inaugure apparaît avec lui fortement préoccupée de technique. Il se rendit célèbre pour avoir prédit une éclipse, qui mit fin à la guerre en interrompant une bataille entre les Lydiens et les Mèdes (585 av. J.-C.). On lui attribue diverses inventions : la première mesure exacte du temps par le gnomon (tige verticale dont l’ombre portée parcourt un cadran) ; la construction de parapegmes (calendriers astronomiques ou nautiques adjoints d’indications météorologiques) ; enfin, la découverte du théorème de géométrie plane qui a gardé son nom. Thalès n’a laissé aucun texte ; son enseignement consistait à réunir autour de lui un petit groupe de disciples. Le pivot de sa cosmogonie est l’eau, considérée comme substance première, à l’origine de tout ce qui vit. Tout provient de l’océan, et la Terre est essentiellement ce qui limite le domaine des eaux. Au-dessus de cette dernière s’étend le ciel en forme de coupole hémisphérique ; au-dessous et autour de la Terre commence le domaine discoïdal de la mer, sur laquelle elle flotte. Toute chose renferme, pour Thalès, un dieu ; les dieux vivent même dans les objets matériels, et ce fait explique, par exemple, que la pierre d’aimant attire le fer.

Disciple de Thalès, Anaximandre de Milet (v. 610 av. J.-C. - v. 547) est le premier philosophe qui ait laissé une œuvre écrite, le premier prosateur ionien. Dans son traité De la nature, il tient pour principe premier l’infini ou l’indéterminé, l’apeiron, notion obscure qui connote l’immensité et la fécondité, la puissance qualitative qui englobe et meut tout ce qui existe. De l’apeiron naissent l’univers — qui est mortel — ainsi qu’une multiplicité d’autres mondes, tous semblables au nôtre. À l’origine, des qualités — chaud, froid — se séparent dans l’infini : de leur union surgit un fluide, puis la Terre et les éléments. Un anneau, analogue à la roue d’un char, se forme alors, qui délimite la Terre. Il se brise en trois autres anneaux concentriques : le plus large et le plus lointain est percé d’un orifice circulaire d’où jaillissent des flammes et dont le diamètre correspond à celui du Soleil ; le second anneau, contenu dans le premier, plus proche et plus restreint, comporte également un orifice d’où sort une flamme plus faible, la Lune ; le dernier, le plus proche de nous, est percé de trous minuscules qui correspondent aux astres. La Terre, qui flotte au centre de ce système, est cylindrique ; sans support, elle demeure en place grâce aux pressions qui s’exercent sur elle.

Les éclipses surviennent lorsqu’un trou céleste est bouché ; quant au vent, il provoque les tremblements de terre en se précipitant dans les cavernes que la chaleur solaire a formées dans le sol. C’est avec Anaximandre qu’apparaît l’idée d’une Terre habitée, dont il trace le premier la carte. Une part importante de son œuvre est consacrée à des réflexions sur le règne animal : la mer est le lieu originel de la vie ; les espèces primitives, d’où sont issues les autres, et notamment l’homme, sont les poissons ; certains, contenant des hommes dans leur ventre, ont échoué sur la grève, puis, leur carapace ayant éclaté sous l’effet du soleil, les premiers hommes ont pris pied sur le sol terrestre.

Troisième Milésien, compagnon du précédent, Anaximène (vie s. av. J.-C.) fait de l’air la substance première, jouant ici le même rôle que l’apeiron d’Anaximandre. L’idée scientifique fondamentale qu’il introduit est celle de la condensation et de la raréfaction. Il y a contraction et dilatation de l’air, qui se transforme en feu. Condensé, l’air devient successivement vent, nuée, pluie, eau, glace, terre, rocher. Une sphère creuse et transparente d’air solidifié entoure chaque univers, dont le centre est occupé par une Terre cylindrique qui flotte sur l’eau. La Terre, discoïdale, n’est plus supportée par l’eau qui l’entoure, mais l’une et l’autre le sont par l’air ; le ciel perd son aspect de coupole. Les vapeurs qui émanent de l’eau viennent former, dans la plus haute région de l’air, des feuilles incandescentes — le Soleil et la Lune — ou bien des points embrasés qui constituent les étoiles. L’air est partout ce qui engendre vie et pensée et tout respire, les poissons aussi bien que les univers, qui se nourrissent de l’air qui les entoure.