Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Ionesco (Eugène) (suite)

C’est encore à une aventure spirituelle que nous convie la Soif et la faim (créée en 1965 à Düsseldorf, en 1966 à la Comédie-Française). Fuyant, comme jadis Amédée, le décor petit-bourgeois de sa vie conjugale, et malgré l’amour de sa femme, Jean, qui a faim et soif d’autre chose, tente de vivre ailleurs l’expérience d’un jeune amour. Déçu, harassé, il échoue dans un monastère-caserne-prison entre les mains de faux moines aux idéologies contradictoires, auxquels il ne parvient plus à échapper. Son seul espoir sera de retrouver sa femme et sa fille, dont l’amour fidèle de loin lui fait signe.

Après Le roi se meurt, Ionesco croyait, non sans quelque admirable naïveté, avoir exorcisé cette peur de la mort qui sourd de toute son œuvre. En fait, tout se passe comme si ce répertoire des terreurs intimes n’avait fait qu’envenimer encore chez son auteur le besoin de les faire partager à autrui, de dénoncer publiquement le scandale de la Mort. Tel est le sens de Jeux de massacre, créé en septembre 1970. Dans une durée en miettes, la Mort, telle une épidémie imprévisible, frappe les uns et les autres, n’importe qui, n’importe quand, réduisant tous les personnages à des pantins pour jeu de massacre. Si grand est le sens théâtral de Ionesco que, sur un thème aussi ressassé, il parvient à éveiller chez le spectateur, dans une atmosphère de bouffonnerie macabre, le sentiment concret, immédiat, du destin de l’homme. « Le comique étant intuition de l’absurde, écrit-il, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique est tragique, et la tragédie de l’homme dérisoire. »

De la Cantatrice chauve à Jeux de massacre et à Macbett (1972), l’œuvre de Ionesco est nombreuse, diverse, inégale. Elle recèle en tout cas l’expérience d’un homme qui toute sa vie a cherché dans la création théâtrale à élucider le sens de sa propre vie, celui du monde où il se trouve projeté, tour à tour angoissé et émerveillé, et n’ayant le plus souvent pour toute défense que l’humour. Ce que furent les étapes de sa pensée, de son théâtre, bref, la pratique de son art, il l’a consigné au jour le jour dans un recueil de réflexions, Notes et contre-notes (1962), irremplaçable témoignage de l’un des dramaturges les plus importants du « théâtre de l’absurde ».

De façon plus directe, et poussé par le besoin toujours plus vif de saisir sa propre réalité dans l’écoulement d’un temps qui le fuit, Ionesco a écrit entre 1967 et 1969 quelques très beaux recueils de souvenirs autobiographiques, le Journal en miettes, tomes I et II (Présent passé, Passé présent), Découvertes, tandis que la Photo du colonel (1962) regroupe des nouvelles de tonalité onirique dont la plupart ont servi de matrice aux pièces de théâtre et que son roman le Solitaire (1973) reprend sous un angle nouveau la dynamique poétique qui anime son théâtre.

G. S.

 M. Esslin, The Theatre of the Absurd (Londres, 1962 ; trad. fr. le Théâtre de l’absurde, Buchet-Chastel, 1963). / L. C. Pronko, Avant-Garde : the Experimental Theatre in France (Berkeley, 1962 ; trad. fr. Théâtre d’avant-garde, Denoël, 1963). / P. Sénart, Ionesco (Éd. universitaires, 1964). / S. Benmussa, Ionesco (Seghers, 1966). / C. Bonnefoy, Entretiens avec Eugène Ionesco (Belfond, 1966). / G. Serreau, Histoire du nouveau théâtre (Gallimard, 1966). / P. Vernois, la Dynamique théâtrale d’Eugène Ionesco (Klincksiek, 1972).

Ioniens (les)

École philosophique grecque.


C’est en Ionie, région de l’ancienne Asie Mineure, sur la côte de la mer Égée, entre les golfes actuels de Smyrne et de Mandalya, que la science grecque prend naissance, entre la fin du viie et le début du vie s. av. J.-C. L’Ionie constitue le creuset dans lequel ont été forgés et dont sont issus les éléments originels de la pensée hellénique, essentiellement les bases de son rationalisme. Elle fut le siège, à partir du viiie s., de la première civilisation grecque de la cité, et ses villes connurent une remarquable prospérité économique. L’une des plus anciennes parmi celles-ci, Milet, vit éclore la première des écoles philosophiques grecques. Des philosophes (que l’on caractériserait mieux, comme Aristote le faisait, en les qualifiant de naturalistes), membres de l’école milésienne, correspondent à ceux que l’on nomme les Ioniens ; mais il faut noter qu’à l’exception d’Empédocle la plupart des penseurs antérieurs à la période athénienne de Socrate et de Platon furent ioniens, même quand ils n’habitèrent pas ce pays.


Traits spécifiques de la pensée ionienne


Observation et interprétation des phénomènes naturels

C’est le caractère central de l’école ionienne. Ce qui fait l’objet des recherches effectuées par les Ioniens, comme Anaxagore, partisan de « l’intelligence », comme principe d’ordre dans le désordre des phénomènes, — et particulièrement Thalès, Anaximandre et Anaximene —, c’est un ensemble de questions relatives à la nature des astres, du Soleil, de la Lune ou du ciel, à l’origine des éclipses, de l’arc-en-ciel ou de la pluie, aux substances, dont ils s’efforcent de découvrir la plus fondamentale. La méthode de ces penseurs, avec lesquels apparaissent la curiosité pour les faits et la recherche de leurs causes naturelles effectuées à des fins d’application pratique, est l’enquête ; la philosophie consiste pour eux en une activité d’investigation directe (historia) portant sur des réalités constatables qui se substituent aux personnifications des légendes. Ici se dégage l’idée que l’univers est régi par un ordre régulier. Ainsi prend corps — et c’est la nouveauté — une attitude de type scientifique à l’égard du monde : exigence de rigueur, qui s’exprime par la multiplicité des voyages des Ioniens.


Absence de religiosité

L’interprétation et l’explication du monde et de ses phénomènes quittent le terrain de la pensée religieuse, refusent de recourir au surnaturel. Les Ioniens excluent notamment de leur compréhension du monde les idées de création et de finalité : il n’y a pas d’autre principe explicatif que celui de la cause antécédente, et l’univers ne peut être compris que par la découverte de ses lois, telle est la conception profane qui apparaît.