Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

intégration culturelle et sociale (suite)

Bien que la notion d’intégration soit jugée fondamentale pour l’étude des sociétés et que commencent à abonder les études spécialisées sur l’intégration des ethnies, l’intégration urbaine, l’intégration culturelle dans le tiers monde, l’intégration raciale, l’intégration économique, les milieux intégratifs (famille, école, groupe d’âge, entreprise, syndicat, nation), il faut reconnaître que, pour l’instant, la sociologie n’a pas dépassé le stade des hypothèses quant aux causes et aux effets de l’intégration. Les moyens de l’intégration demeurent mal étudiés ; ses formes, mal définies. Aucune loi précise, aucun matériau statistique ne permet d’en mesurer rigoureusement les limites dans des cas déterminés, et si l’accord entre théoriciens autorisait à en exprimer clairement les critères, il resterait encore à rendre utile le concept.

C. R.

➙ Anthropologie / Autorité / Culture / Éducation.

 H. Spencer, First Principles (Londres, 1862). / E. Durkheim, De la division du travail social (Alcan, 1893). / B. Malinowski, A Scientific Theory of Culture (Chapel Hill, 1944 ; trad. fr. Une théorie scientifique de la culture, Maspéro, 1968). / J. G. March et H. A. Simon, Organizations (New York, 1958 ; trad. fr. les Organisations, problèmes psycho-sociologiques, Dunod, 1964). / G. A. Almond et J. S. Coleman (sous la dir. de), The Politics of the Developing Areas (Princeton, 1960). / A. Etzioni, A Comparative Analysis of Complex Organizations (New York, 1961). / T. Parsons, E. Shils et coll., Theories of Society (Englewood Cliffs, New Jersey, 1961). / M. Duverger, Introduction à la politique (Gallimard, 1964). / N. S. Demerath et R. A. Peterson, System, Change and Conflict (New York, 1967).

intellectuels

Groupe social constitué par tous ceux qui, dans une société donnée, ont des occupations ressortissant aux choses de l’esprit ou par ceux qui prétendent en avoir le souci.


Sociologie des intellectuels

Le mot intellectuel n’a longtemps été, en français, qu’un adjectif : il n’a accédé au rang de substantif qu’à la fin du xixe s., alors qu’en anglais il revêt cette forme et acquiert son sens actuel dès le xviie s. C’est dans le contexte de l’Affaire Dreyfus* qu’il a été employé, semble-t-il, une des premières fois : il désignait alors les personnalités qui avaient pris parti en faveur de Dreyfus et symbolisait une sorte d’attitude rationnelle, amenant à la conviction que le capitaine Dreyfus était innocent, face aux impulsions irrationnelles ou aux comportements autoritaires. Depuis cette époque, il a conservé une connotation affective, liée à ces origines polémiques. Toutefois, il est employé de manière habituelle pour désigner des individus ou des groupes ayant des activités parfois difficiles à décrire, mais dont la première caractéristique est de n’être pas manuelles. Tous les non-manuels ne se sentent pas intellectuels ou ne sont pas considérés comme tels par les autres. En effet, le terme implique une relation particulière avec ce qu’on peut appeler, grosso modo, les choses de l’esprit. Autrement dit, être intellectuel, selon l’acception courante, suppose que non seulement les occupations mais encore les préoccupations de l’individu soient essentiellement de l’ordre de la réflexion. Par-delà des activités professionnelles plus ou moins déterminées, ce sont des fonctions culturelles qui distinguent les intellectuels des autres groupes sociaux.

Une définition de ce type rend extrêmement difficile le dénombrement des intellectuels. S’il est possible de savoir combien il y a, dans une société donnée, de professeurs, de savants, d’écrivains, etc., il est beaucoup moins aisé d’apprécier la pertinence de l’énumération. Il faudrait d’ailleurs, à cet égard, tenir compte de l’histoire des sociétés et distinguer les sociétés dites « développées » de celles qui sont en voie de développement. L’intelligentsia n’a ni la même ampleur ni le même rôle dans la Russie tsariste et dans l’Union soviétique d’aujourd’hui. De même, la situation d’un intellectuel et la notion même d’intellectuel diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. En outre, dans les sociétés développées, la mutation scientifique et technique entraîne la récession relative des intellectuels qu’on pourrait dire « libéraux », au bénéfice des « nouveaux intellectuels », qu’on pourrait qualifier globalement de « technocrates ».

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il puisse y avoir en ce domaine des autodidactes, l’intellectuel naît et se développe dans le cadre des universités. Il en est ainsi depuis le Moyen Âge, mais cela est particulièrement vrai à notre époque. Non seulement l’université forme des professionnels (professeurs, avocats, médecins, ingénieurs, chercheurs...), mais elle exprime la culture d’une époque, même s’il y a parfois un retard de l’université par rapport à des minorités d’avant-garde, spécialement en matière artistique. N’est-il pas révélateur, au moins a contrario, que l’explosion socioculturelle de ces dernières années se soit manifestée d’abord dans l’université ? L’accroissement des effectifs dans les universités est, dans les récentes décennies, considérable, notamment en France. S’il est inévitable que cette évolution modifie, à plus ou moins long terme, les rapports entre les intellectuels et le reste de la société, il est difficile d’en prévoir les effets qualitatifs. En effet, une accumulation quantitative n’entraîne pas nécessairement une « révolution » culturelle. Au demeurant, l’importance respective des différentes disciplines change avec les besoins de la collectivité.

On reconnaît généralement aux intellectuels une place à part dans la vie publique. En fait, leur action à ce niveau va de l’abstentionnisme pur et simple à l’engagement dans la politique active, en passant par les tâches d’administration et la réflexion. De ce point de vue, on peut répartir les intellectuels — en donnant à chaque terme son sens large — en ingénieurs et en fonctionnaires, en objecteurs et en moralistes, en politiques et en révolutionnaires. Dans les sociétés établies, les intellectuels sont les mandarins de l’ordre existant ; ils peuvent devenir les théoriciens de la révolution dans les sociétés en crise ; en cas de morosité sociale, il arrive qu’ils soient pris pour boucs émissaires. L’influence qu’ils exercent ou qu’on leur attribue se mesure souvent, en effet, de manière négative, par l’anti-intellectualisme. Que ce soit en France, aux États-Unis ou en U. R. S. S., des vagues d’anti-intellectualisme se manifestent périodiquement de la part des « majorités silencieuses » : le poids privilégié des intellectuels se retourne temporairement contre eux. Cependant, il est rare, bien que cela se produise parfois, qu’ils subissent le sort de Socrate. Malgré tout, on ne peut pas dire que les intellectuels constituent par eux-mêmes une catégorie dirigeante.