Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

intégration culturelle et sociale (suite)

Modes d’intégration sociale

Si les normes, rôles et sanctions agissent dans toutes les sociétés comme facteurs d’intégration, leur influence respective et leur mode de composition varient selon le groupe considéré. Le sociologue américain Amitai Etzioni a particulièrement insiste sur cette diversité des modes d’intégration qu’il compose avec les moyens d’exercice du pouvoir, pour proposer une typologie des organisations. Il tente de ranger les structures d’autorité en fonction des moyens sur lesquels elles se fondent pour amener les hommes impliqués dans une organisation (institution ou groupe) à accomplir ce qui est prescrit. Ces moyens d’accomplissement de l’autorité diffèrent de portée selon les modes d’intégration des individus à l’organisation.

Les organisations à caractère coercitif se fondent ainsi sur des sanctions physiques ou des menaces non vaines (exemple : prison) ; celles qui sont à caractère rémunératif, sur la disposition ou le contrôle des ressources matérielles ou financières (exemple : entreprises industrielles) ; celles qui sont à caractère normatif, sur des récompenses d’estime ou de prestige (exemple : organisation religieuse, université). La force dans le premier cas, l’échange dans le second, la persuasion dans le troisième expriment le jeu de la force sociale. Mais beaucoup d’organisations revêtent selon l’auteur un caractère dualiste, par exemple normatif et coercitif (unité militaire de combat), rémunératif et coercitif (équipage d’un navire), normatif et rémunératif (syndicats ouvriers). À l’égard des moyens d’exercice du pouvoir, avec lesquels des combinaisons sont possibles, les modalités d’intégration présentent une certaine autonomie. Ce sont : 1o l’aliénation, définie comme une forme négative d’intégration, comme une intégration dans l’hostilité, ou comme un abandon de leur personnalité par les membres d’une organisation ; 2o la discipline, définie comme force neutre d’intégration ; sans être totalement désaliéné et sans participer radicalement aux buts de l’organisation, l’individu ressent un intérêt à s’y conformer ; 3o la participation, forme positive d’intégration par laquelle l’individu prend spontanément et personnellement part aux buts et idéaux de l’organisation.

Les moyens d’exercice du pouvoir avec lesquels ces modes d’intégration se composent selon le tableau croisé suivant tendent à opérer une résorption des dysfonctions résultant de l’aliénation et de la discipline.

Bien que les types soient rarement purs, la diagonale 1, 5, 9 indique les trois types d’organisation les plus fréquents : les buts d’ordre public portent l’accent « coercitif-aliénation », quoique les progrès de la démocratie les fassent évoluer vers le type 3 ; les buts économiques portent l’accent « rémunératif-discipline », encore que l’entreprise moderne incline surtout vers le type 4, éventuellement vers le 6 ; les buts culturels portent l’accent « normatif-participation », mais certaines révolutions socialistes peuvent comporter au moins temporairement des traits de type 8 ou 7.

Certes, les catégories d’Etzioni réclament encore un affinement et une critique sérieuse de leur contenu et de leur schématisme. Elles ont néanmoins inspiré d’intéressantes réflexions à François Bourricaud dans son Esquisse d’une théorie de l’autorité.


Les fonctions intégratives du politique

Selon l’ordre logique, on ne saurait entreprendre un examen de l’État sans se référer directement à ses fonctions essentielles d’intégration sociale. L’État est en effet, d’une part, facteur de régulation de l’équilibre d’un système, d’autre part champ d’expression des tensions sociales, lieu où se condensent les contradictions des différentes instances d’un système ayant chacune leur temporalité propre.

Régulateur de l’ordre et du mouvement, il gère les affaires publiques et les différends entre groupes de manière à conserver l’être de la collectivité par un rajeunissement constant. Le dissensus provoqué par les luttes politiques tend donc à être dépassé par le pouvoir politique se posant comme l’expression du consensus.

De quelque manière qu’il intervienne, l’État se veut intégrateur. G. A. Almond et J. S. Coleman reconnaissent à l’instance politique plusieurs fonctions tendant à réaliser cette intégration et manifestées particulièrement dans les pays en voie de développement.

• La socialisation et la culture politique. L’État nouveau vise à intégrer chaque individu et chaque groupe social (catégorie professionnelle ou strate de prestige) dans la vie politique du groupe en lui conférant une conscience politique dépassant les limites anciennes du village ou du groupe ethnique et s’inscrivant dans les valeurs de la vie quotidienne.

• Le recrutement politique. L’État cherche à affecter les citoyens à des rôles politiques spécialisés d’électeur, de militant, d’administrateur, etc., en utilisant au mieux, dans son propre cadre, les compétences qui risqueraient de s’évader dans l’organisation d’une faction politique ou d’une classe opposée au pouvoir institutionnalisé.

• L’expression des intérêts. En tant qu’instance supérieure, l’État coiffe un ensemble de groupements à l’intérieur desquels les hommes s’organisent, et qui ne sont généralement pas exclusifs l’un de l’autre. L’expression des intérêts se produit à travers eux, c’est-à-dire soit dans des groupes naturels de lieu, de race..., soit dans des institutions à finalité restreinte (armée, Église, coopératives), ou encore dans des institutions spécialisées dans l’expression des intérêts d’une catégorie sociale ou d’une classe (syndicats, associations patronales), ou enfin par une union spontanée des intérêts d’une partie de la population.

• L’agrégation des intérêts. Par l’intermédiaire des partis politiques, l’État, en tant qu’organe régulateur, représente et prend en charge les intérêts des individus. Dans le cas d’un parti unique, les divergences risquent de s’exprimer secrètement, ce qui nuit à leur bonne confrontation et ce qui prive le gouvernement de l’énergie que libère l’expression même des besoins.

• La communication politique. L’autorégulation de l’ensemble national implique un mouvement constant d’informations et d’actions réciproques entre la base et le sommet : d’un côté s’expriment les besoins de la base et le soutien qu’elle apporte au gouvernement, de l’autre s’établissent des règles qui réclament d’être appliquées.