Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inquisition (suite)

L’Inquisition épiscopale

C’est en 1184 à Vérone, que le pape Lucius III et l’empereur Frédéric Barberousse prescrivirent pour la première fois aux évêques de visiter les paroisses suspectes en vue de découvrir les foyers de catharisme. Ainsi fut d’abord confiée aux évêques cette mission d’inspection, dont la première forme fut l’Inquisition épiscopale. L’idée de peine de mort était expressément écartée lors de la création de ces tribunaux ecclésiastiques. Mais la bulle d’Innocent III Vergentis in senium (1199), qui confirma un peu plus tard cette institution, introduisit une comparaison entre l’hérésie et le crime de lèse-majesté, que le droit romain sanctionnait très sévèrement. S’appuyant sur cette clause, les tribunaux qui furent organisés dans le nord de la France et dans l’Empire, et qui allèrent immédiatement aux dernières rigueurs, n’hésitèrent pas à condamner par eux-mêmes à la peine du bûcher, l’exécution étant confiée au « bras séculier » (ainsi à Troyes en 1200, à Paris en 1210 en présence du roi Philippe Auguste, et à Strasbourg en 1212, où un groupe de 80 « hérétiques » périrent par le feu). Les promoteurs de cette première série de procès, qui ont influencé fortement l’attitude de l’Église dans les phases ultérieures du développement de l’Inquisition, portent une lourde responsabilité devant l’histoire.


L’Inquisition du Languedoc

Dans le sud de la France, où des régions entières étaient devenues cathares, de telles sanctions isolées n’étaient ni envisageables, en raison des traditions de tolérance du Midi, ni applicables du fait de l’extension de l’hérésie jusque dans la noblesse.

Après l’échec de la mission de prédication en Narbonnaise confiée aux Cisterciens, puis aux Dominicains (1205-1208), le pape Innocent III consentit à la campagne armée organisée par les princes du nord de la France, qui prit par la suite le nom de croisade des albigeois (1209-1216).

Cette terrible entreprise vengeresse introduisit la peine du bûcher dans des contrées où elle était inconnue et l’appliqua avec brutalité aux chefs cathares : 140 à Minerve (1210), puis, de nouveau, tout un groupe à Lavaur et 60 aux Cassés (1211). La répression mit fin à la foi cathare comme force politique, mais elle fut bien loin de la faire disparaître des cœurs : elle survécut en secret. C’est pourquoi, en 1229, le concile de Toulouse préconisa une forme nouvelle d’inquisition. Il institua les « témoins synodaux », groupes de prêtres et de laïques chargés de dépister les hérétiques et de les dénoncer conjointement aux évêques et aux seigneurs locaux. Ce n’était là qu’une initiative régionale. Mais le pape Grégoire IX donna peu après à cette procédure une forme juridique précise et générale par la constitution Excommunicamus (févr. 1231). C’est de ce document pontifical qu’il faut dater la création de l’Inquisition, tribunal d’exception permettant, dans les affaires intéressant la défense de la foi, la recherche des suspects, leur inculpation et, dans les cas graves, leur transfert au pouvoir séculier. La peine de la prison perpétuelle était prévue pour l’hérétique repentant, et, pour l’obstiné, l’abandon au juge séculier, qui pouvait décider la peine de mort par le feu. Les fidèles en relation avec les hérétiques étaient menacés d’excommunication.

Par cette constitution, Grégoire IX apportait sa sanction aux tribunaux épiscopaux ; de fait, il désigna pour l’Allemagne un prêtre séculier, Conrad de Marburg, lequel fit preuve de tant de zèle et d’arbitraire dans sa fonction qu’il se heurta aux évêques locaux et périt assassiné (1233). Le pape fit appel aussi aux Dominicains à Rastibonne, Friesach, Strasbourg et Besançon (dont le prieur, Robert le Bougre, un cathare converti, a laissé un sinistre souvenir).

La délégation à des religieux spécialisés parut très vite au Saint-Siège un moyen plus approprié pour convaincre les hésitants et venir à bout de l’hérésie ; aussi l’Inquisition épiscopale fut-elle dépossédée peu à peu de ses pouvoirs, qui furent transmis dans le midi de la France aux Dominicains, et, en Italie, sous Innocent IV, aux Franciscains. L’Inquisition médiévale, confiée aux ordres mendiants, se constitua ainsi en Languedoc de 1230 à 1250.

Le fonctionnement de l’Inquisition est bien connu grâce aux « manuels de l’Inquisition » qui nous sont parvenus, en particulier la célèbre Practica Inquisitionis de Bernard Gui, qui fut inquisiteur à Toulouse de 1307 à 1323. L’inquisiteur régional, en général dominicain, était le délégué direct du Saint-Siège. Les autorités civiles et religieuses étaient tenues de lui prêter assistance. Lors des séances solennelles, l’Inquisition débutait par une prédication de l’inquisiteur, laissant aux suspects un temps de grâce au cours duquel ils étaient invités à passer aux aveux ; une fois ce délai expiré, les prévenus pouvaient être inculpés au cours d’un interrogatoire visant toujours à obtenir l’aveu des coupables. Deux moyens de pression étaient employés : la preuve testimoniale (l’accusé ne recevait pas communication des noms des témoins, mais pouvait faire écarter ceux qu’il estimait prévenus contre lui) et au besoin la torture. L’inculpé ne pouvait bénéficier d’un avocat, qui, selon les idées du temps, eût passé lui-même, s’il avait défendu la cause, pour un fauteur d’hérésie. La sentence était promulguée par l’autorité religieuse en un lieu public. La peine la plus courante, la prison, était une peine ecclésiastique. En cas de délit méritant la peine capitale, l’accusé était, par une pure clause de style, « abandonné » au bras séculier, qui prenait la sentence à son compte en vue de l’exécuter.

Bien que tout ce déploiement administratif eût pour but de mener des coupables à la pénitence en vue de les sauver de plus grands maux, il conduisit en fait à instaurer des procédures de répression. L’Inquisition réussit par ce moyen à évincer l’hérésie cathare, mais au prix d’un grave abus de pouvoir de la part des autorités religieuses et au prix d’une dégradation de l’homme. Instaurée au nom de la vérité, elle constitue la face sombre de la chrétienté médiévale. Cette dénaturation de la foi chrétienne atteindra son comble dans l’Inquisition espagnole et recevra aux siècles suivants sa sanction dans le déclin de la chrétienté, dont elle est, aux yeux des historiens, l’une des causes majeures.