Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

industrialisation (suite)

L’expérience de ces vingt dernières années montre que les choses ne sont pas aussi simples. Il est des pays, en Amérique latine en particulier, qui essaient, depuis près d’un demi-siècle, de se doter d’une structure industrielle moderne. Durant les périodes de guerre, leurs entreprises se sont développées sans mal, ainsi que le schéma évoqué précédemment le laisse prévoir. Mais, depuis, les difficultés se multiplient : les usines n’arrivent pas à tourner au plein de leur capacité, si bien que les prix de revient demeurent exagérément élevés. Les marchés intérieurs sont très étroits : on a essayé de les élargir en créant des zones de libre-échange ou des marchés communs, mais, en dehors de quelques activités commandées de l’extérieur, et qui ont été réorganisées pour tirer profit de la nouvelle organisation de l’espace, rien n’a été bouleversé en profondeur. La part de la population employée dans les activités de transformation demeure minime, 15 p. 100 en moyenne pour le continent, dont la moitié correspond encore au secteur artisanal.

Les pays de l’Asie du Sud-Est paraissent beaucoup moins doués que ceux de l’Amérique latine. L’accumulation de hautes densités, la médiocrité des ressources minérales et énergétiques semblent interdire l’épanouissement des industries. Cependant, et un peu comme au Japon voisin, la croissance s’effectue là dans des conditions bien meilleures : Hongkong, Taiwan, la Corée du Sud, les Philippines, la Malaysia voient se multiplier les fabrications les plus diverses. Les pays socialistes du monde asiatique connaissent un essor analogue, alors que Cuba n’arrive pas à se libérer des problèmes de la monoproduction de sucre et à créer une économie réellement dynamique.

Les problèmes de l’industrialisation ne sont pas propres au monde sous-développé. Les pays industriels ont des zones demeurées rurales dont la population stagne ou décroît, et qui ne peuvent connaître de nouvel essor qu’à la condition de se transformer et de recevoir des activités dynamiques, industrielles, pense-t-on généralement. Les politiques de développement régional fondées sur la décentralisation industrielle ont cependant de la peine à modifier profondément les structures de localisation : les ateliers s’installent dans des villes déjà bien équipées, cependant que les secteurs en crise ne connaissent aucun essor. Les gouvernements dépensent des sommes considérables pour promouvoir cette mutation, sans obtenir toujours les résultats qu’ils escomptent. En Italie, par exemple, les calculs de comptabilité interterritoriale ont montré que les investissements réalisés dans le Mezzogiorno aboutissaient à la création d’un nombre d’emplois plus important dans le Nord que dans le Sud : à long terme, si les investissements se poursuivent, il en ira sans doute autrement, mais au départ, les essais d’industrialisation sont décevants, puisqu’ils favorisent surtout ceux qui sont déjà les mieux placés.

En France, on emploie souvent le terme d’industrialisation dans un sens un peu différent. Le pays a été un des premiers transformés par la révolution industrielle, mais il n’y a pas eu de mutation aussi brutale et aussi profonde que dans d’autres nations. Par certains caractères, l’économie française reste proche de celle du siècle passé. Les activités de transformation les plus intéressantes manquent : les fabrications de pointe, celles de biens d’équipement aussi, sont moins importantes qu’ailleurs. Depuis quelques années, on essaie de favoriser les ajustements, de débloquer la société française pour lui permettre de faire bonne figure dans le contexte des nations avancées : on cherche à lui faire relever le défi américain.


Un ensemble de mutations interdépendantes

En évoquant la diversité des politiques d’industrialisation, en montrant qu’elles s’appliquent à des pays arriérés ou à des nations déjà développées, qu’elles ont des aspects globaux et des aspects régionaux, en soulignant les difficultés qu’elles rencontrent et la multiplicité des échecs qu’elles ont enregistrés, nous avons cherché à préciser le sens d’un terme qui est souvent mal compris ou mal utilisé. L’industrialisation correspond bien évidemment d’abord à une transformation dans le monde technique : les activités artisanales étaient le fait d’ouvriers qui travaillaient à la main, avec des outils ; ils fournissaient l’essentiel de l’énergie nécessaire au travail effectué. Dans ces conditions, il n’y avait guère d’économies à attendre d’une transformation de l’échelle des fabrications. Par une division plus poussée du travail, on pouvait, au sein d’une manufacture, parvenir à une production plus économique, comme le soulignait déjà Adam Smith lorsqu’il décrivait la fabrication des clous dans les ateliers écossais. Mais on arrivait vite à la limite des gains d’efficience possibles.

L’industrialisation est liée à l’utilisation de plus en plus systématique de la machine. L’ouvrier n’intervient plus pour fournir l’énergie nécessaire à la transformation ; il surveille le matériel, le conduit, le guide. L’emploi d’un équipement spécialisé permet de réduire le temps de travail nécessaire à la fabrication du produit : les coûts sont décroissants tant que l’on n’atteint pas la pleine utilisation du matériel. Dans les usines les plus modernes, le rôle de l’homme se trouve encore plus réduit. Il n’est plus là que pour contrôler le fonctionnement des machines et pour réparer leurs défaillances. Avec l’automatisation, le guidage de l’outil cesse d’être confié à l’homme : celui-ci établit le programme et contrôle son exécution.

L’aspect technique des transformations qu’entraîne l’industrialisation est fondamental, mais d’autres modifications lui sont nécessairement liées : on peut se demander si les difficultés que rencontre parfois l’industrialisation viennent de l’incapacité à comprendre l’intérêt des fabrications mécaniques ou de l’impossibilité de créer dans les conditions indispensables à la bonne marche des entreprises.